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A propos de la Journée de la laïcité

Le 9 décembre, c’était « la Journée de la Laïcité ». En effet, la loi de 1905, qui pose les principes et l’organisation concrète  de la laïcité en France, même si le mot n’y figure pas, a été votée un 9 décembre… Chaque année, cette date est l’occasion de réexpliquer ce qu’est la laïcité. Elle est trop souvent, hélas, le cadre de prises de paroles publiques désastreuses, chacun·e essayant d’instrumentaliser cette belle idée à des fins de politiques, la vidant de son sens, voire la prenant à contresens…

Prenons une classe de 3e lambda. La prof annonce le thème du jour : la laïcité. Immédiatement, des visages se ferment, des bras se croisent, des corps manifestent ostensiblement leur hostilité. Selon où l’on enseigne, ils sont plus ou moins nombreux. Mais ils ont des caractéristiques communes, de couleur de peau et d’origine culturelle ou nationale. D’autres soupirent : encore ? Quand la prof demande à la classe: « C’est quoi la laïcité pour vous ? », les réponses sont confuses, mais globalement c’est « l’interdiction des signes religieux » (au mieux, au collège, au pire, dans les lieux publics). Voilà, on constate l’étendue des dégâts.

Comme le dit Patrick Weil, « la laïcité est perçue par trop d’élèves comme un catéchisme répétitif, vide de sens, voire un régime d’interdits discriminatoires1 ».

Alors la prof commence à déminer…

Retour sur la loi de 1905

Un petit rappel historique : la loi de 1905, qui fonde la laïcité en France,  est une loi d’apaisement, votée dans un contexte d’opposition aigüe entre des anticléricaux radicaux et l’église catholique. C’est aussi une loi de rupture avec le Concordat, affirmant clairement la souveraineté de l’Etat. Elle s’appelle « Loi de séparation  concernant les Eglises et l’Etat ». Bien qu’elle soit immédiatement rejetée par le Pape, les hommes au pouvoir sont d’accord sur son esprit : « offrir à la masse des catholiques la possibilité et la liberté de pratiquer leur culte dans la paix et la concorde, dans leur église, avec leurs prêtres ; assurer aussi la souveraineté politique de l’Etat en agissant avec fermeté à l’égard des fauteurs de trouble et de sédition 1». Le contexte est certes très différent, mais si on lit bien, cette phrase est tout à fait transposable aujourd’hui, dans la volonté de garantir la liberté religieuse tout en se protégeant des intégristes de tous poils et de leur volonté d’emprise sur une partie de nos concitoyen·nes.

Le Titre I de la loi concerne « les principes ». L’article 1 découle directement de cet esprit :

« La République assure la liberté de conscience. Elle garantit le libre exercice des cultes sous les seules restrictions édictées ci-après dans l’intérêt de l’ordre public. »

La loi de 1905, c’est donc d’abord la réaffirmation de deux libertés : celle de croire ou de ne pas croire et pour les croyant·es, celle de pratiquer leur religion. Cet article a été mis, en premier, après des jours de débat. Ce n’est pas un hasard. C’est parce que la liberté est la valeur fondamentale.La laïcité n’est donc pas une arme de guerre contre les religions, ni contre les croyant·es.

Dans la classe, les corps se détendent, les visages s’ouvrent. On liste tout ce qui fait la pratique d’une religion. On redit le droit d’être athée aussi. Les questions fusent. La suite peut être entendue et comprise.

Or, la suite ne peut être lue qu’à l’aune de ce premier article. L’article 2 dit :

« La République ne reconnaît, ne salarie ni ne subventionne aucun culte.(…) Pourront toutefois être inscrites auxdits budgets les dépenses relatives à des services d’aumônerie et destinées à assurer le libre exercice des cultes dans les établissements publics tels que lycées, collèges, écoles, hospices, asiles et prisons.Les établissements publics du culte sont supprimés (…) »

C’est clair, et ça vient en 2e position. L’Etat ne finance ni les prêtres ni les bâtiments, et ses agent·es sont neutres, puisqu’aucune religion n’est « reconnue ». A noter, comme l’Etat garantit à chaque croyant·e la liberté de pratiquer sa religion, on pense à ceux qui ne peuvent pas avoir accès à un lieu de culte : les lycéen·nes en internat, les prisonnier·es, les malades dans les hôpitaux. Là, l’Etat prend en charge financièrement cet accès.

Enfin, le titre V met en place toute une série d’articles concernant la « Police des cultes », conçue pour protéger l’individu de toutes les pressions, qu’il veuille exercer un culte ou pas, montrer sa foi, ou pas. Elle protège les lieux de culte contre les agressions extérieures et protège aussi les instituteurs et institutrices, les fonctionnaires, et plus largement les citoyen·nes, contre l’intrusion du religieux dans les affaires publiques.

Dans les débats d’aujourd’hui, la droite réactionnaire et l’extrême droite font de cette loi une arme de guerre contre la religion musulmane, avec une alliance assez étrange avec les traditionnels anticléricaux type Charlie Hebdo, dévoyant complètement l’esprit et la lettre de la loi. Nous y reviendrons.

La loi de 2004 sur les établissements scolaires, une exception non extensible

La loi de 2004 qui interdit les signes religieux « ostensibles » dans les établissements scolaires a rendu les choses confuses. Elle fut adoptée dans un contexte de fortes tensions et instrumentalisée par Sarkozy au nom des « troubles à l’ordre public », même si certain·es l’ont défendue pour protéger les jeunes filles musulmanes des pressions de la cité, des garçons qui les traitaient de « putes » parce qu’elles ne voulaient pas se voiler et des autorités religieuses. Force est de constater que cette loi n’a pas réglé les problèmes de prosélytisme dans les établissements scolaires. Elle a probablement rempli son rôle de garantie d’un espace de liberté. En revanche, elle a focalisé les débats sur la question du voile, qui continue d’être instrumentalisé par l’extrême droite, une partie de la droite et de la gauche et pollue les débats depuis lors.

Elle a surtout brouillé le message principal de la loi de 1905 : la neutralité religieuse concerne les agent·es de l’Etat, pas les usager·es des services publics.

Les interdictions aux mères voilées de participer à des sorties scolaires (annulées par le Conseil d’Etat), le débat affligeant sur le « burkini » dans les piscines de Grenoble cet été sont de bons exemples de cette lecture volontairement erronée de la loi : à aucun moment, redisons-le, les usager·es du service public ne sont tenu·es à la neutralité. Les femmes en burkini à la piscine ne portent donc pas atteinte à la laïcité. Elles ne « troublent pas l’ordre public », sauf à considérer qu’une femme qui se fait agresser publiquement à cause de sa tenue est responsable de la violence créée… terrain glissant s’il en est. En revanche, porter un burkini peut être contraire aux règles d’hygiènes en vigueur dans les piscines et le Conseil d’Etat a jugé qu’on ne pouvait pas déroger à la règle générale pour raison religieuse.

Ce n’est pas un hasard si JM Blanquer, ex-ministre de l’Education nationale, pourfendeur du « wokisme » et partisan acharné d’une laïcité intégriste et fermée, est aussi celui qui s’est illustré par sa chasse aux nombrils visibles de lycéennes. Ses déclarations sur la « tenue républicaine » qu’elles devaient porter a beaucoup fait rire et suscité un torrent de commentaires sur les réseaux sociaux, à juste titre. Mais elles sont symptomatiques d’une confusion assez répandue : à force de brandir la laïcité et la République au nom de tout et n’importe quoi, on les vide de leur sens. Et c’est toujours aux femmes qu’on demande des comptes : trop vêtues, pas assez, le contrôle du corps des femmes a toujours été un enjeu pour les sociétés patriarcales. La focalisation actuelle sur les jeunes filles qui portent des abbayas (longues jupes) dans les lycées en est le énième avatar.

Et si on nous lâchait un peu ?

Liberté religieuse et défense de l’athéisme, même combat !

Il faut tenir les deux bouts : défendre le droit au blasphème de façon inconditionnelle, mais combattre les propos racistes, islamophobes et discriminatoires. Est-il juste que les tribunaux aient condamné Dieudonné, mais pas Charlie Hebdo ? Oui car la loi protège les croyant·es, pas les croyances… Défendre le droit d’être athée, promouvoir notre vision de la société où des individu·es libres se déterminent sans le poids de la religion, mais protéger les droits de celles et ceux qui cherchent une spiritualité. La liberté religieuse fait partie des droits humains fondamentaux, que cela nous plaise ou non.

La loi de 1905, rien que la loi de 1905, toute la loi de 1905

Pour qu’il n’y ait pas d’ambiguïté : les intégristes religieux de tous bords sont nos ennemis politiques. Qu’ils soient catholiques, juifs, musulmans ou évangélistes, leur projet de société est fasciste et liberticide pour tous, en particulier pour les femmes. Il faut lutter politiquement contre eux, partout et avec tous les moyens efficaces. Mais sans confondre intégristes et croyants. Attaquer la liberté religieuse est une arme qui se retourne contre nous, faisant des victimes collatérales nombreuses, et toujours des femmes. Dès lors, dans ce contexte tendu, la seule ligne que l’on doit adopter est la défense inconditionnelle de la loi de 1905. Certes, nous sommes confrontés à une contestation à la fois politique et sociale du principe de laïcité, par les sectes  et les intégristes. Mais la loi offre les moyens de s’attaquer aux auteurs de pressions ou de violence : les articles liés à la police des cultes et leur jurisprudence le permettent.

Pour Patrick Weil : « Les rédacteurs de la loi de 1905 n’ignoraient pas les dérives possibles de la religion. Ils avaient tout à fait prévu l’existence de pouvoirs religieux qui contesteraient les lois de la République. Ils ont immédiatement eu à affronter une épreuve décisive face à une Eglise catholique et un pape extrêmement vindicatifs. Mais ils avaient décidé de combattre avec des principes : tout accorder aux individus et aux citoyens croyants, y compris le droit de montrer leur foi dans l’espace public, à condition de n’exercer aucune pression; protéger aussi le culte contre tout désordre. Mais punir sévèrement au moyen de la loi pénale les abus commis au nom de la religion. Et leur stratégie a effectivement été couronnée de succès 1 »

La loi de 1905 se suffit donc à elle-même et contient toutes les dispositions qui permettent de lutter contre les intégristes – lesquels s’implantent d’autant plus facilement que l’Etat a abandonné depuis des décennies certains quartiers, vidés de leurs services publics. Il suffit juste d’appliquer ces dispositions, comme elles l’ont été dans les années qui ont suivi l’adoption de la loi, contre des curés, des évêques et même un cardinal…

La loi « séparatisme » : une rupture dans le contrat laïc, des présupposés discriminatoires

Or, la loi du 24 août 2021, dite loi « séparatisme », prend à contre-pied l’esprit de la loi de 1905 : au lieu d’intégrer à la République la masse des croyant·es en ciblant les individus fauteurs de troubles, elle crée une sorte de responsabilité collective de l’ensemble des cultes, qu’elle met sous tutelle. Ce qui, en plus, menace l’idéal de séparation entre l’Etat et les organisations religieuses.  Après la décapitation de Samuel Paty, événement tragique qui a bouleversé toute la société, on a découvert que le recteur de la mosquée de Pantin avait relayé une vidéo le dénonçant. Or, il n’a pas été poursuivi, alors qu’il était responsable d’un délit ! En revanche, on a fermé la mosquée, ce qui est punition collective injuste.

Cette loi de 2021 crée un « délit de séparatisme ». Il prévoit de punir de cinq ans d’emprisonnement et 75 000 euros d’amende toute personne menaçant, violentant ou intimidant un·e élu·e ou un·e agent·e du service public dans le but de se soustraire totalement ou partiellement aux règles des services publics. Mais cette protection des agents publics est déjà prévue dans la loi de 1905, et/ou dans la loi générale. Et pourquoi « séparatisme » lorsqu’il s’agit d’un délit de droit commun ? Suinte derrière l’idée nauséabonde que tout acte déviant est lié au « communautarisme », qu’une partie des musulman·es de France (puisque c’est eux qu’on vise) ne pourraient pas s’intégrer dans la République etc… Bref une loi d’affichage politique délétère.

Il y a donc urgence à redonner au principe de laïcité toute sa dimension émancipatrice, une laïcité qui protège, une laïcité de liberté, d’égalité et de sorofraternité.

Delphine Petit et Charlotte Matyja

1 : Patrick Weil, De la laïcité en France, Folio Histoire, 2022