Le concert de Barbara Butch qui s’est tenu le 18 juillet à Grenoble a été émaillé d’incidents au point que la chanteuse doive se retirer de scène : insultes, huées, voire, selon certains témoignages, jets de projectiles, et ce, dès son apparition sur scène. Ces événements sont l’aboutissement d’une campagne menée depuis des semaines par des militant.es pro-palestinien.nes et un appel à la déprogrammation de son concert par la section locale de la FI.
Si le but était d’aboutir à l’annulation du concert, on peut dire qu’il est atteint. Mais peut-on sincèrement parler d’une victoire ? Tous les moyens sont-ils permis, et justes politiquement ?
Il paraît évident que non, pour plusieurs raisons.
D’abord parce que les premiers à tirer les marrons du feu de cet épisode sont le gouvernement et l’extrême droite, qui n’ont pourtant jamais été des défenseurs de Barbara Butch, bien au contraire. Cette histoire leur donne une occasion en or de diffamer encore plus le mouvement de soutien à la Palestine, de nous diviser, de jeter l’opprobre sur les actions de boycott quelles qu’elles soient et d’alimenter le discours infamant d’une France insoumise antisémite.
Plutôt que de faire l’autruche ou de faire bloc en se victimisant, il nous semble plus sain d’ouvrir le débat et de tirer les leçons.
En préalable, dire que le combat pour la survie du peuple palestinien est essentiel, et qu’il faut continuer de l’accompagner et d’y participer. Rappeler que le génocide est en cours et que le gouvernement français, par son inaction, se rend complice.
Nous n’avons donc entre nos mains que la force du nombre, celle du peuple qui refuse la barbarie et qui peut faire pression sur ses dirigeants. Cela signifie : manifester, s’exprimer, dans la rue, à l’Assemblée nationale, et aussi utiliser des actions de pression. Cela passe par des blocages de production, de sites d’armement, des pressions pour stopper des accords financiers, ou encore des boycotts. Une telle force n’est pas vaine, elle a obtenu des victoires réelles. Par le passé en Afrique du Sud, et même actuellement sur la Palestine, l’ampleur et la force de nos mobilisations ont permis d’obtenir (trop tardivement, on en convient) la reconnaissance de l’État de Palestine par plusieurs pays, mais aussi le retrait de certaines entreprises de projets liés aux colonies, ou l’annulation de contrats.
Depuis peu, une campagne de boycott culturel s’est mise en place au niveau international. En passant des appels dans le monde du cinéma à cesser la collaboration avec Israël aux boycotts par l’Irlande, la Slovénie ou l’Espagne de l’Eurovision, cette campagne est juste dès lors qu’elle s’attaque principalement au soutien financier de l’État d’Israël ainsi qu’à son soft power culturel. Mais ces actions ont également ciblé d’autres personnalités, moins clairement affiliées ou défenseuses du gouvernement israélien.
Barbara Butch, elle, se défend de soutenir l’État d’Israël et n’est représentante en rien de ce pays dont elle dénonce l’horreur de la guerre. Ce qui lui est reproché relève d’une signature en soutien à la loi Yadan, qu’elle dit avoir regrettée, et d’un concert donné à l’ambassade de France en Israël en 2025. Ces faits sont-ils comparables à la responsabilité d’Axa ou de Carrefour dans les colonies israéliennes, ou à la voix d’un Pascal Praud en continu sur les chaînes d’information ? Non. Tout ne se vaut pas, tout n’est pas comparable en tout lieu et tout temps.
Et s’il est important d’apporter de la nuance et de la mesure dans l’appréciation des responsabilités, c’est parce que nos actions doivent l’être tout autant. Sinon il se passe ce à quoi l’on a assisté à Grenoble, à savoir une action perçue comme démesurée, disproportionnée, et qui se retourne contre nous. Prendre la mesure, c’est aussi avoir conscience du contexte national dans lequel on se situe. Nous n’avons pas le même rapport de force qu’en Espagne ou à New York, où les actions et le soutien populaire sont plus massifs, et les adversaires moins nombreux.
Barbara Butch est également une artiste victime de lesbophobie et de grossophobie, suite à sa participation à la cérémonie d’ouverture des JO, par l’extrême droite. Cela ne la disculpe en rien de propos et actions problématiques qu’elle a pu avoir (nous savons très bien quels sont les mécanismes de pinkwashing que peut utiliser le gouvernement israélien ou le nôtre), mais dire cela montre à quel point les personnes peuvent être complexes : être victimes et conscientes de certaines oppressions et ne pas voir d’emblée les problèmes que posent des discours politiques de droite voire d’extrême droite. Cette complexité doit nous rappeler d’une part que tout le monde n’a pas bac +8 en militantisme et que les artistes peuvent faire des erreurs, sans être jeté.es en pâture à la première occasion. D’autre part que s’en prendre à ce type de personnalités n’est pas un choix simple et efficace, car il nous oblige à un message complexe.
Pire, le fait que ce qui lui est reproché n’est pas d’une évidence qui saute aux yeux de tout le monde donne de l’eau au moulin à ceux qui voient derrière toute action contre la politique du gouvernement d’extrême droite israélien une attaque antisémite. Si nous devons continuer à dénoncer cette confusion, nous devons aussi urgemment arrêter de donner le bâton pour nous faire battre.
Les événements de Grenoble montrent qu’un débat serein sur les méthodes d’action est nécessaire.
Des dirigeant.es nationaux de la France insoumise ont pris leurs distances avec la faute politique commise par des élu.es grenoblois.es LFI. Les mêmes ont concédé que le tract local LFI publié à cette occasion était mauvais et critiqué les méthodes.
Mais il faudrait à notre sens que la direction de LFI en tant que telle clarifie sa position, se démarque avec fermeté des positions locales de LFI qui engagent de fait sa responsabilité : plus que jamais, nous avons besoin d’une solidarité avec la Palestine qui soit à la fois rassembleuse et fidèle à nos principes. C’est à cette condition que nous pourrons élargir le soutien à cette cause.
L’extrême droite est aux portes du pouvoir, le macronisme est encore bien vivace pour nous réprimer et nous marginaliser. Il ne faut leur faire aucun cadeau. Levons les ambiguïtés qui ont pu naître lors de cette séquence et renforçons la dynamique de rassemblement indispensable pour 2027.
Le 25/07/2026
Secrétariat de la Gauche écosocialiste