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Tenir bon sur tous nos principes

J’ai cherché la moins mauvaise solution, et je suis donc allée à Strasbourg. C’est le moyen que je, que nous avons trouvé avec François Ruffin, Alexis Corbière, Raquel Garrido et le député insoumis de Strasbourg, Emmanuel Fernandes, pour exprimer notre solidarité et notre empathie à l’égard des juifs qui ont peur et subissent la recrudescence des actes antisémites. Car l’appel local excluait l’extrême droite, ce que les initiateurs nationaux de la manifestation de dimanche dernier ont refusé de faire. Ces derniers ont aussi inclus dans leur texte d’appel la demande de libération des otages par le Hamas sans avoir un seul mot pour la situation à Gaza, comme si lutter contre l’antisémitisme supposait de choisir son camp dans la guerre israélo-palestinienne. Nous ne le dirons jamais assez : les juifs ne sont pas responsables de la politique de Netanyahou et critiquer la politique d’Israël n’est pas synonyme d’antisémitisme. 

Inacceptable opération de blanchiment du RN

À la question de la présentatrice du JT de TF1 : « est-ce que le RN est bienvenu ? », je revois encore l’incapacité de Yaël Braun-Pivet à répondre un simple « non », et la tête de Gérard Larcher qui se secoue comme pour dire oui. Insupportable renversement de l’histoire. Édifiante confusion idéologique. Inadmissible blanchiment de l’extrême droite dont l’ADN réside dans la haine de l’autre.

Les humanistes se sont retrouvés piégés : aller manifester son engagement contre l’antisémitisme, au risque de se retrouver derrière ce pseudo arc républicain, autoproclamé et insensé, incluant l’extrême droite, ou ne pas y aller, au risque de n’avoir aucun lieu pour exprimer son refus de l’antisémitisme. Unis sur le fond, les progressistes, les humanistes, se sont éclatés sur cette question tactique et éthique – quel principe faire primer sur l’autre quand on est attaché au combat contre l’antisémitisme et à celui contre l’extrême droite ? Dans ce contexte épouvantable, chacun a choisi en conscience. Je constate d’ailleurs que, si notre groupe parlementaire insoumis a refusé d’appeler à manifester à Paris, plusieurs députés ont en fait participé à la manifestation dans leur circonscription. Un choix que l’on aurait bien tort d’interpréter comme une mise au pas devant l’injonction de la « bonne société », sauf à considérer que la lutte contre l’antisémitisme est l’affaire de la « bonne société ». Car l’antisémitisme n’est pas un prétexte et tous ceux qui ont décidé de manifester ne sont pas des soutiens aux bombardements de Gaza.

Quel qu’ait été son choix dimanche, on peut rester lucide sur le bilan des courses. S’il y avait du monde, ce ne fut pas la déferlante auquel on aurait pu s’attendre sur un tel sujet rassembleur, et ce en raison du caractère clivant des initiateurs qui ont contribué à une nouvelle étape de « respectabilité » de l’extrême droite. Renaissance et LR ont permis que saute une nouvelle digue pour le parti de Madame Le Pen, comme l’a relevé la presse internationale et notamment allemande. Le plafond de verre de l’extrême droite explose sous nos yeuxEt chemin faisant, c’est LFI qui, soupçonnée d’antisémitisme, s’est retrouvée sur la sellette, poussée hors champ d’une coalition qui n’a de républicain que le nom. On pourrait se laver les mains des leçons de républicanisme de ceux qui, d’une main prétendent défendre notre République et de l’autre la mettent quotidiennement en pièces par leurs votes et leurs choix politiques – le dernier en date étant la fraternité si violemment attaquée par la énième loi sur l’immigration qui va jusqu’à supprimer l’Aide médicale d’État pour les sans-papiers. Oui, on pourrait balayer d’un revers de la main tous ces cris d’orfraie poussés contre nous par ceux qui, ayant leurs ronds de serviette sur tous les plateaux, veulent notre peau pour des raisons politiques. Mais la difficulté est que ce brouillage des repères atteint des sphères qui nous sont proches. Ce sont nos alliés, nos amis, nos sympathisants voire certains de nos propres militants qui se trouvent heurtés.

Que nous soyons suspectés de ne pas répondre présents dans le combat contre l’antisémitisme est un problème qui doit nous interroger. Que la plus grande formation politique de gauche puisse apparaître comme sous-estimant l’importance de cette lutte qui résonne avec notre histoire, nos valeurs, nos engagements pendant que le RN se pavane tranquillement dans une manifestation contre l’antisémitisme, voilà qui est assommant. Avec ça, la perte de repères est totale.

L’histoire et les principes pour preuves

Rappelons quelques simples données historiques et principielles. Le RN n’a pas fait sa mise à jour sur son histoire. Jordan Bardella affirmait il y a peu que Jean-Marie Le Pen n’est pas antisémite et Éric Zemmour va faire l’objet d’un nouveau procès pour « contestation de crimes contre l’humanité » pour avoir dit que Pétain a sauvé des juifs. Non seulement l’extrême droite n’a répondu présent, à aucun moment de son histoire, contre l’antisémitisme mais c’est évidemment de son côté que l’on trouve les grands théoriciens du rejet des juifs, les Maurice Barrès, Charles Maurras et autres Edouard Drumont. Je rappelle que l’extrême droite a participé au régime de Vichy qui a activement collaboré avec les nazis, responsables de la mort industrielle de 5 à 6 millions de juifs. Ce n’est pas un détail de leur histoire, c’est une réalité dont on ne se débarrasse pas d’un coup de cuillère à pot. C’est une tâche indélébile sur ce camp politique. Aujourd’hui, Le Pen et ses amis utilisent le combat contre l’antisémitisme pour alimenter sa guerre de civilisation et sa haine du monde arabo-musulman. Mais que personne ne s’y trompe : non seulement de fieffés antisémites continuent de loger au RN ou à Reconquête (Laure Adler a raconté avoir été traitée de « sale juive » dans la manifestation de dimanche par des zemmouriens [1]) mais le logiciel idéologique de l’extrême droite ne peut pas protéger les juifs parce qu’il est construit sur la haine de l’autre. La théorie du grand remplacement repose sur la xénophobie. La guerre de civilisation porte en germe un racisme fondamental. C’est pourquoi, au total, c’est une folie que d’introduire le loup dans la bergerie.

À gauche, tenir tous les bouts

À l’inverse, s’il y a toujours eu un antisémitisme à gauche, il n’y a pas d’antisémitisme de gauche, pour reprendre la formule de l’historien Michel Dreyfus. Oui, de grandes figures du mouvement ouvrier, à l’instar de Proudhon ou, dans une moindre mesure, de Blanqui, ont tenu des propos antisémites, que l’on ne peut décontextualiser du climat de leur époque. Mais à trois moments essentiels de l’histoire de France, la gauche a été au rendez-vous. En 1789, c’est de son côté que s’élèvent les voix pour permettre aux juifs d’accéder à la citoyenneté, ce qui sera ensuite traduit par les réactionnaires avec ce préjugé antisémite : « la révolution française est un complot judéo-maçonnique ». Au moment de l’affaire Dreyfus, c’est Zola puis Jaurès qui portent la défense de l’officier juif injustement mis en cause. Dans les années 1930 et sous Vichy, la gauche est mobilisée contre la bête immonde. De nos jours, ce sont encore nos principes humanistes et anti-racistes fondamentaux qui nous rendent les plus crédibles pour protéger nos concitoyen.nes de l’antisémitisme.

Je suis atterrée et écoeurée de devoir faire ces rappels simples. Nous sommes face à une trumpisation du débat médiatique qui atomise les boussoles les plus élémentaires. La pensée dominante est hémiplégique. Elle a bien du mal à pleurer les morts de Gaza et semble aveugle au rejet des musulmans. Elle profite de l’effroi si légitime suscité par le 7 octobre pour s’assoir sur 75 ans de conflit israélo-palestinien, comme si le changement de stratégie du Hamas suffisait à faire taire la colère devant la colonisation par Israël de la Cisjordanie ou le blocus à Gaza. Mais en miroir, si nous donnons l’impression de manquer d’empathie pour les morts de l’horreur du 7 octobre ou pour les juifs qui, en France, souffrent de l’antisémitisme bien réel, alors nous passons à côté de notre histoire et de nos valeurs.

C’est en tenant tous les bouts que nous resterons cohérents avec notre projet émancipateur. C’est en affirmant la cohérence de tous nos principes que nous resterons audibles et crédibles à échelle de masse dans ce grand brouillage du paysage politique.

L’actualité et sa succession d’évènements tragiques nous montrent l’urgence qu’il y a à incarner un pôle qui peut franchir la barre du second tour et l’emporter face à l’extrême droite en 2027. Notre responsabilité est immense. Je reste absolument convaincue que nous pouvons unir des forces politiques et sociales, rassembler largement dans le pays pour gagner face à la macronie et à Le Pen, sur un projet de paix et de justice, qui sache prendre le mal à la racine.

Clémentine Autain


[1] Elle le raconte dans l’émission « C ce soir » du 13/11/2023.