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Retour sur une victoire….

Nous publions ici deux contributions, une de Pierre Khalfa, l’autre de Samuel Johsua, parues après la joie populaire provoquée par la victoire des “Bleus” à la Coupe du monde de football.

Une joie obligée ?

La victoire de l’équipe de France de foot a suscité une liesse populaire considérable.A gauche, de Jean-Luc Mélenchon à son critique, le politiste Philippe Marlière, c’est l’unanimité qui prédomine avec un enthousiasme sans le moindre regard critique. Est-il possible dans ces conditions d’essayer de garder la tête froide et de prendre du recul sans être immédiatement montré du doigt ?

La victoire de l’équipe de France de foot a suscité une liesse populaire considérable et une esquisse de débat à gauche. On a vu ainsi Jean-Luc Mélenchon écrire comprendre « que le foot indiffère et même qu’il insupporte », mais dénoncer dans la foulée « les militants politiques de la gauche traditionnelle (…) pisse-vinaigres qui regardent de haut les grandes émotions collectives partagées sans limite visible ». Plus surprenant, le politiste Philippe Marlière, pourtant critique de Jean-Luc Mélenchon, se retrouve sur la même analyse. Ainsi nous dit-il dans son point de vue à Médiapart « tant pis, si une certaine gauche politique et intello a encore démontré qu’elle était à côté de la plaque quand il s’agit de comprendre ces rares moments de joie collective ». Disons-le franchement, cette unanimité interroge. Est-il possible dans ces conditions d’essayer de garder la tête froide et de prendre du recul sans être immédiatement montré du doigt ?

Commençons par le foot. L’équipe de France est championne du monde, mais la plupart des commentateurs ont noté un jeu collectif décevant, voire particulièrement nul comme dans le match contre le Danemark. Est-il hérétique de dire qu’elle a été dominée en finale par une équipe de Croatie beaucoup plus allante ? Les plus lucides le reconnaissent pour ajouter aussitôt « seul le résultat compte » et de louer le pragmatisme dont a fait preuve le sélectionneur Didier Deschamps qui en a fait sa marque de fabrique. Ce « seul le résultat compte » peut paraître de bon aloi, il est en fait assez inquiétant si on en pousse la logique jusqu’au bout.

Pourquoi alors, dans ce cas, s’offusquer des cas de dopage – si on n’est pas pris tout va bien – ou de ce qui a été considéré comme une agression sauvage du gardien allemand Harald Schumacher contre le français Patrick Battiston en demi-finale de la coupe du monde de 1982 ? Au-delà du football, ce « seul le résultat compte », qui pose de façon plus générale le rapport entre la fin et les moyens, est tout à fait dans l’air du temps néolibéral et dans l’idéologie macronienne de « la gagne ». Quand tous les moyens sont en effet bons pour les détenteurs de capitaux de les faire fructifier – et ce n’est pas le sort des salarié.es qui va les arrêter – on n’est pas obligé de tomber en extase quand cette maxime est portée aux nues dans le foot.

La politique n’est certes pas simplement affaire de raison, mais aussi, et surtout, d’affects. Rousseau, qui retrouve ainsi Spinoza, développe dans le Contrat social le lien nécessaire entre l’essor de la volonté générale et les passions et affects correspondants et il est vain de croire comme le pensait Diderot que « le silence des passions » puisse même exister. Les émotions collectives sont indissociables de tout projet d’émancipation et toute collectivité humaine a besoin de pouvoir s’identifier à un espoir de réussite, qui ne soit pas simplement individuelle, mais collective et dans laquelle elle peut se reconnaitre et donc se projeter. Une politique d’émancipation ne peut pas simplement être porteuse d’une critique anxiogène de la réalité quotidienne, mais doit être aussi capable de faire naître le désir d’une société souhaitable à advenir.

En ce sens, l’identification au succès d’une équipe de foot sert de succédané fantasmatique à l’espoir d’une société apaisée, unie dans un bonheur fusionnel. Ce moment particulier a un côté émouvant quand il rend compte de la diversité de notre pays, de sa capacité à s’enthousiasmer pour un projet – la réussite d’une équipe – qui lui permet de transcender les difficultés de la vie quotidienne. Mais le meilleur et le pire sont entremêlés de façon indissociable : le meilleur, c’est la joie de se retrouver ensemble, le pire c’est le rejet cocardier de l’autre. Car toute joie collective n’est pas bonne à prendre. Les exemples historiques ne manquent pas hélas de joies populaires, d’engouements collectifs qui se sont révélés mortifères et la ligne de partage entre le meilleur et le pire est souvent ténue.

Quelle sera la suite de cette séquence ? L’engouement de 1998 pour une France « black, blanc, beur » est aujourd’hui moqué par les cyniques. Ils ont tort. Si cet engouement n’a pas empêché la montée du FN et plus généralement le développement de la xénophobie, il a cependant acté de façon définitive l’existence d’une France diverse, loin des fantasmes identitaires d’une société homogène. La leçon de 2018 reste, elle, à construire.

Pierre Khalfa, le 17 juillet 2018, sur Médiapart.

Champions ! Les jours d’après

Que va t-il rester de la sorte de folie qui s’est emparée du pays ? Certes on peut prédire sans grands risques que tous les problèmes de fond resteront les mêmes. Mais il reste les signaux symboliques qu’il faut savoir analyser avec attention dans ce qu’ils révèlent d’espoirs possibles comme d’impasses maintenues.

Mais enfin quand même, tout ça pour du foot ? Pour des joueurs pleins aux as qui courent derrière un ballon ? Et il y a les mises en garde de Walter Benjamin, qui voyait dans le sport de masse, éventuellement associé à la bière, l’image même de la forme moderne de l’abêtissement généralisé. Avec ses camarades de l’école de Francfort, c’est d’ailleurs toute la culture de masse qui subissait la même critique. Du vrai là dedans, pour sûr. Sauf que nous avons appris avec Bourdieu à être prudents sur ces jugements définitifs. Certains trouvent tout aussi étonnant que l’on puisse être émus aux larmes par d’autres millionnaires qui d’une voix stridente et si peu naturelle s’exclament « partons, partons » en piétinant sur la scène d’un Opéra. Apprécier à sa juste valeur Picasso ou La Callas est aussi affaire d’apprentissage. Sans aller à comparer l’incomparable, apprécier un geste de Mbappé tout autant. Et c’est vrai au-delà de la présence de l’argent (donc aujourd’hui du capitalisme), qui dans tous ces cas surdétermine évidemment la nature de la production. On n’en a donc pas fini en disant qu’il s’agit de millionnaires, et pas plus que le capitalisme est derrière. Et on comprend aussi que avec la critique (parfois légitime) de la culture de masse, Adorno et les siens nous piègent définitivement : si, dès qu’elle est « de masse » la culture devient suspecte, quel sens cela a-t-il de chercher à faire partager à tout le monde l’émotion produite par La Joconde ?

En quittant ces grands débats, on tombe sur des choses plus simples. Il y a heureusement pas mal de gens parmi mes camarades prêts à mourir pour le peuple. Et pourtant, à l’évidence, pas à vivre avec lui… Mais ne rabattons pas de trop ces polémiques sur l’insulte suprême du « mépris de classe ». Philippe Poutou, syndicaliste en lutte contre la fermeture de Ford Blanquefort, n’a pas à « vivre avec le peuple ». Il en est un des représentants les plus éminents ! Et pourtant il s’est élevé avec force contre ce déferlement de foules, qu’il espérait mais pour d’autres combats. C’est ce débat là que je voudrais poursuivre ici. Parce que, pour qui a de la mémoire, Poutou s’est élevé aussi en des circonstances autrement dramatiques contre la manif de janvier 2015 qui a suivi les assassinats de Charlie. Ce qui fait le lien est le refus d’un unanimisme qui, surpassant les conflits de classe, travailleraient en fait pour la classe dominante. Et maintenant en l’occurrence pour Macron. Dans les deux cas il a raison évidemment, mais seulement en partie, et donc il a tout à fait tort au final. Ces immenses mobilisations disent des choses, peut-être contradictoires, mais par leur puissance même elles obligent à entendre ce qu’elles disent. En son temps Trotski s’étonnait : « L’élan patriotique des masses en Autriche-Hongrie fut, de tous, le plus inattendu… L’Autriche-Hongrie était la négation même de l’idée de nationalité. ». Et il cherchait à comprendre, sans ramener tout à la tromperie de l’adversaire (le complotisme dirait-on aujourd’hui). Est-ce que la mobilisation qu’on a connue pendant quelques jours peut vraiment se ramener à un déferlement chauvin ? Ou seulement à lui ?

Alors cherchons ce que « les gens » expriment dans cette histoire. Il me semble que (c’est la différence avec la guerre) ici c’est le mot de champion qui compte ; au sens antique de celui qui porte les couleurs, qui représente la Cité aux Jeux. En gros Mbappé, c’est moi et mon voisin des Cités. En mieux bien sûr, plus fort, génial et tout et tout. Mais c’est moi et lui, un peu. Ce n’est pas pour rien que les féministes, par exemple, se battent pour que quand on représente des scientifiques au travail, il y ait des femmes, et que place soit faite aux célébrités (Marie Curie). Sinon le signal est évident : pas pour elles. Ces mécanismes d’identification permettent d’ailleurs de minorer l’éventuelle portée chauvine de la présence des drapeaux tricolores. Quand c’est l’OM qui réalise une performance, même contre un club allemand, ce sont les couleurs marseillaises qui sont brandies dans les rues. Avec (comme ces jours-ci d’ailleurs) nombre de drapeaux de pays d’Afrique…

Comment passer à côté de ces sentiments d’identification à travers le sport, pour les bonnes ou les mauvaises causes ? Que dire du symbole de Jesse Owens et de ses victoires devant Hitler en 36 ? De la victoire en 69 de la Tchécoslovaquie contre l’URSS en Hockey ? Du footballeur Carlos Caszely refusant de serrer la main de Pinochet ? De ces femmes iraniennes forçant la porte des stades qui leur étaient interdits ? Des joueurs noirs de football américain qui s’agenouillent pendant l’hymne en signe de protestation contre les assassinats policiers ? Faut-il rappeler que le slogan qui nous est commun avec Poutou et bien d’autres, « Tous ensemble », descend en ligne directe des gradins du Vélodrome ?

Ces projections symboliques que nous disent-elles ? Vont-t-elles dans le bon sens ?

Il s’agit d’événements qui révèlent des tendances du pays en profondeur, désignent des directions possibles et participent de ce fait aussi à la bataille d’image (la manière dont on se voit comme pays). Une de ces images est une cible directe, celle de la définition purement « ethnique » de la France. Et bien plus nettement qu’en 98. Alors Zidane était en général présenté comme un « franco algérien ». Sauf dans ma ville, Marseille, où il était juste de la Castellane. C’est ce qui s’est généralisé. Mbappé, c’est d’abord Bondy avant que d’être ses parents. La revendication est générale chez les joueurs « d’être français », point final, même si ça se combine sans aucune difficulté avec la revendication des origines parentales. Et elle prend le chapeau de « La République » pour le dire. C’est une grande différence avec 98. Là c’est le mélange qui était fêté. Mais les attentats, la manif de 2015, l’islamophobie sont passés par là. Et la réponse est celle, plus politique, de « La République ». Comme si elle (comme forme et promesse, fut-elle le plus souvent fantasmée comme nous le savons tous) plus que « La France » comme entité vague était la référence. Quand Deschamps oublie la France (alors qu’il vient de gagner la coupe en son nom) pour dire seulement Vive la République, c’est plus qu’un lapsus. Et la place de ce thème chez les joueurs, à côté évidemment du « nous sommes français » ne peut pas être négligée. Gare alors à ce qu’une fois de plus, de trop, la promesse républicaine ne soit jetée aux orties.

Par là même le symbole dit que « si c’était possible » le pays aimerait bien pacifier cette question « des origines » et des religions. Foutez nous la paix avec ces histoires, c’est ce qui s’exprime avec force. Autrement dit on n’en est pas à l’état de l’Italie actuelle où les racistes n’hésitent pas à malmener Balotelli (son avant centre noir) en plein match de qualification. C’est un espoir qu’on ne peut traiter à la légère.

Un pays de premiers de cordée ?

Mais oui ce n’est qu’une partie de la question. Ceci est absolument compatible avec une ligne macronienne qui dirait : pas de vision ethnique du pays d’accord, mais un pays de premiers de cordée. Où, pour échapper au mépris et aux discriminations, il faut être champions du monde ou escalader à mains nues cinq étages. Et comme évidemment ce n’est pas généralisable, aucun problème de fond ne peut se résoudre ainsi. Et là ça peut en revanche rencontrer un vrai soutien du racisme institutionnel : celui qui s’en sort, Ok, mais haro sur « la racaille » dont on fait tout par ailleurs pour que justement elle ne puisse pas s’en sortir. Et, pour faire vraiment la balance, n’est-il pas parlant qu’alors que les déclarations des joueurs étaient bien plus politiques qu’en 98 on n’ait rien ni de leur part ni « des gens » mobilisés en masse quant aux réfugiés, alors que l’affaire de l’Aquarius c’était en plein pendant la Coupe ? On retrouve des limites bien connues : le « nous sommes français » peut aussi malheureusement vouloir dire que d’autres n’ont pas vocation à l’être…

C’est donc une partition à trois du point de vue des symboles manifestés ces jours-ci. Ce que nous montre l’adhésion à la victoire est que le premier, identitaire, n’est pas le sentiment dominant du pays. Ou au moins que son rejet peut représenter une issue considérée souhaitable par une large majorité. Et comme l’a dit Adil Rami, « Ce pays mérite ça. On en a besoin. ». Même ça ne règle rien quant aux autres difficultés. Reste à ce que s’exprime avec force, contre l’option macronienne cette fois-ci, celle de la solidarité de classe.

Samuel Johsua, le 19 juillet sur Médiapart.