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Contre les migrant·es, les nouvelles campagnes de l’extrême-droite

©PHOTOPQR/LE TELEGRAMME/Nicolas Créach ; ; 03/11/2022 ; Callac (22) le 05 Novembre 2022 Opposées au projet d?accueil de réfugiés Horizon, environ 450 personnes ont manifesté, ce samedi, à Callac (22) Une contre-manifestation a réuni près de 500 personnes. Vers 15 h 30, des échauffourées ont éclaté. (MaxPPP TagID: maxnewsworldfive827402.jpg) [Photo via MaxPPP]

De la part de l’extrême-droite, nous étions habitué-es aux actions coups de poings (Montpellier, Lyon, frontières, mosquées en construction…). Depuis quelques temps, nous assistons à de nouvelles formes de mobilisations, moins spectaculaires mais qui lui permettent d’engranger des gains préoccupants.

Cela commence au Lycée Watteau de Valenciennes (59)

Des étudiant-es de la classe préparatoire littéraire du lycée Watteau de Valenciennes (Nord) devaient rencontrer, vendredi 2 décembre, les bénévoles de l’association L’Auberge des migrants à Calais dans le cadre d’une initiation au travail de recherche sociologique.

Cette sortie pédagogique a été annulée pour raison de sécurité par le Rectorat suite à une triple campagne de haine et de dénigrement menée sur les réseaux sociaux, qui vaut à l’enseignante de bénéficier d’une protection juridique de la part de l’éducation nationale. Cette campagne de harcèlement a été menée par les associations « Parents vigilants » et « Protégeons nos enfants », faux-nez de Reconquête. Des communiqués politiques de Reconquête dénoncent le « grand endoctrinement » dont se rendraient coupables les enseignants, et on trouve sur le site de Riposte laïque des insultes et des menaces de mort extrêmement violentes à l’encontre de la professeure. De son côté, le site Fdesouche stigmatise nommément l’enseignante. Reconquête rétropédale.

L’enseignante estime avoir fait « l’objet d’une instrumentalisation par un parti qui est à l’agonie et cherche à se relancer. Sauf que ce sont les fondamentaux de l’école de la République qui sont attaqués ». Le réseau Parents vigilants cautionne les contestations qu’affrontent des enseignants, particulièrement en histoire, lorsqu’’ils font un cours sur l’islam ou sur la Shoah. « Ces gens s’arrogent l’expertise des inspecteurs généraux de l’éducation nationale, tacle-t-elle. C’est extrêmement grave si on ne peut plus documenter l’histoire sur le réel. ».

En fin de compte, l’entreprise zemmourienne a réussi à faire annuler une sortie pédagogique dans l’indifférence générale, en l’absence de mobilisations d’appui à l’enseignante, et avec l’Etat qui baisse pavillon. C’est un premier exemple d’une campagne qui se déroule sur plusieurs fronts.

La bataille de Callac (22)

L’affaire de Callac, qui mériterait une étude plus approfondie, est un bon condensé des méthodes utilisées par la sphère zemmourienne, aussi bien dans ses campagnes contre les migrants que dans l’articulation entre mobilisations locales et utilisation des réseaux sociaux.

Callac est un gros bourg de 2233 habitants du centre Bretagne, dans la 4ème circonscription des Côtes d’Armor, dont la députée est Mme Murielle Lepvraud, LFI-NUPES (élue avec 53,39% des voix).

En 2022, la fondation Merci, qui mène des projets d’aide au développement à Madagascar et promeut les fermes en permaculture, propose à la municipalité de Callac le projet “Horizon”. Convaincu que la population migrante est une chance pour la France, le Fonds de dotation Merci mène depuis 2018 une réflexion collaborative visant à repenser l’accueil des populations réfugiées. C’est ainsi qu’est né le projet « Horizon », qui consiste à rénover ou construire un village avec des personnes (réfugiées ou non-réfugiées) qui, grâce à leurs savoir-faire, participent au développement d’activités économiques, sociales et culturelles, répondant ainsi aux besoins locaux.

Un groupe d’habitant-es nommé « Les Amis de Callac » se mobilise rapidement contre ce projet sur la base du racisme ordinaire. Ce collectif est rejoint par Reconquête et Riposte laïque, qui embrayent sur la thématique du « grand remplacement » et disent « défendre Callac contre l’invasion ». Il est également soutenu par une kyrielle de groupes locaux ou nationaux, tels que les Patriotes de Florian Philippot, le Parti de la France, Place d’Armes (le site de militaires à l’origine de la tribune des officiers contre le gouvernement en 2021), ou encore l’Association des Maires pour le Bien Commun, repaire d’antivax complotistes.

Comme à Watteau, la campagne de l’extrême-droite se construit sur plusieurs niveaux : des campagnes de haine et de menaces à l’encontre de celles et ceux qui défendent les projets visés (en l’occurrence, des menaces de viol et de meurtre à l’encontre de la conseillère municipale porteuse du projet) ; des manifestations politiques organisées par le RN et Reconquête, avec la présence de Gilbert Collard, qui rameutent des participants de la France entière et toute la nébuleuse identitaire de Bretagne. Mais aussi – et on est ici loin de l’activisme « coup de main » de l’extrême-droite – un dîner-débat à La Chapelle-Neuve (22) le mercredi 19 octobre, avec Guillaume Peltier, vice-président de Reconquête, dont le projet d’accueil de réfugié-es “Horizon” a été l’un des principaux thèmes.

Comme à Watteau, on constate la démission de l’Etat. D’après une enquête de Médiapart, les militants favorables au projet accusent la préfecture d’avoir laissé l’extrême-droite organiser deux rassemblements, alors que le maire de la commune aurait réclamé, selon plusieurs sources, leur interdiction. « Le préfet minimise les faits et fait le distinguo entre menaces virtuelles et réelles », affirment-ils. Sollicitée, la préfecture répond que « ces rassemblements ont été autorisés par le maire » et met en avant « la liberté de manifester ».

Bien entendu, des contre-manifestations s’organisent, aussi bien lors des manifs de l’extrême-droite que lors du dîner-débat de Reconquête. Après tout, nous sommes au centre du Trégor, chargé d’histoire de luttes de maquis et de résistances, ancien bastion du PC rural, où la conscience antifasciste est forte. Les élu-es du secteur, les maires et sénateurices, les partis politiques, syndicats et associations se sont largement mobilisé-es contre ces attaques et en faveur du projet.

Malgré tout, le projet a fini par être abandonné par le maire (divers gauche), dans des conditions démocratiques discutables. Peut-être que la résistance à l’extrême-droite n’a pas été suffisante, ou pas suffisamment bien organisée, se basant trop sur des valeurs morales (toutefois nécessaires) et sans objectifs politiques assez affirmés, au-delà du « No pasaran ».

Il faut également revenir sur un signe inquiétant que masque le résultat global des dernières élections. Certaines communes du Trégor, au second tour des présidentielles, ont donné la majorité de leurs suffrages au RN. Quelques communes, dont Callac et Chapelle Neuve, ont vu entre 2017 et 2022 des scores MLP en progression de 50, 60 voire 70 % !

L’affaire de Callac est revendiquée par l’extrême-droite comme une première victoire et comme un modèle de mobilisation anti-accueil de réfugié-es, qu’il s’agirait de reproduire. Dans un entretien publié sur le site de Riposte Laïque, Catherine Blein, animatrice des « Amis de Callac », annonce qu’elle va continuer le combat contre tous les projets de l’association “Horizon”, devenue “Viltaïs”, à commencer par celui prévu à Paimpol. Elle s’associe également aux actions menées par le même réseau contre le projet de centre d’accueil de Saint Brévin les Pins (Loire Atlantique). Depuis début décembre, la même nébuleuse d’extrême-droite tente de s’opposer à l’implantation d’un Centre d’accueil pour demandeurs d’asile dans la commune. Une manifestation a été organisée le 11 décembre, fraîchement accueillie par plus de 200 militant-es soutiens du projet.

Quelques enseignements

Nous pouvons tirer quelques enseignements de ces actions récemment menées par l’extrême-droite. Elles témoignent d’une nouvelle stratégie basée sur le labourage en profondeur et la déclinaison de ses thèmes principaux en fonction des réalités locales. L’usage des réseaux sociaux de manière ciblée et très agressive contre les animateur·trices des projets qu’elle dénonce, ou contre les élu-es et responsables locaux qu’elle souhaite neutraliser, est un élément avec lequel il va falloir composer. C’est en effet un facteur de démobilisation individuelle des personnes directement visées par de telles campagnes. Il va falloir apprendre à riposter, à la fois par des moyens juridiques, des mobilisations locales, et des campagnes permanentes de pédagogie et de solidarité sur les réseaux sociaux. L’extrême-droite va poursuivre ce genre de campagnes immondes, notamment sur ses thèmes phares que sont l’opposition à l’accueil des réfugié-es et l’attaque de certain-es enseignant-es et programmes éducatifs. Nous devons nous y opposer sur d’autres bases qu’un simple appel au respect des “valeurs morales” et de la mémoire et de l’histoire de notre pays. Nous devons refuser la résignation et promouvoir les valeurs de solidarité, mais aussi faire de la démarche unitaire le centre de tout notre combat antifasciste.

Camille Boulègue et Correspondant-es GES Tregor.