Né en 1933 à El Harrouch (Skikda), décès le 1er janvier 2026 à Paris, Mohammed Harbi s’est engagé dès l’âge de 15 ans dans le combat contre le colonialisme et pour l’indépendance de l’Algérie.
Responsable de l’organisation des étudiants nord-africains en France, il devint membre de la direction de la Fédération de France du PPA-MTLD, puis du FLN, où il s’est occupé de la presse et de l’information. Nouant des contacts avec la gauche française, il put rencontrer des militants politiques, syndicalistes et intellectuels. Citons parmi eux des chrétiens comme André Mandouze, socialistes comme Gilles Martinet, compagnons de route du PCF tel Vercors, le libertaire Daniel Guérin, Henri Benoits – décédé il y a un mois et demi – responsable syndical CGT à Renault Billancourt et chez qui se tint en 1955 la première rencontre FLN/4e internationale, Guy Debord et le groupe Socialisme ou barbarie dont il était proche.
Des désaccords étaient déjà exprimés au sein du Front, par exemple sur la création de l’UGEMA (Union générale des étudiants musulmans d’Algérie) qu’il aurait préféré UGEA (sans le M), ou sur le recours à la violence vis-à-vis du MNA. Après avoir démissionné en 1958 de la direction de la Fédération de France, il opère un premier retour aux études en Suisse, étant placé toutefois sous surveillance du FLN. En 1959 il est appelé auprès du GPRA (Gouvernement provisoire de la république algérienne) aux cabinets des ministères des Forces armées, puis à celui des Affaires étrangères. À ce titre il a participé aux premières négociations d’Évian et, après l’indépendance, participa à la rédaction du programme de Tripoli en 1962 (https://autogestion.asso.fr/app/uploads/2012/11/le-programme-de-tripoli1.pdf), de la Charte d’Alger en 1964 (https://autogestion.asso.fr/app/uploads/2012/04/LA-CHARTE-DALGER.pdf), dirigé le journal Révolution africaine, fut conseiller auprès de la présidence Ben Bella pour l’autogestion.
Il dirigea avec d’autres (dont Michel Raptis, dit Pablo) le Bureau national d’animation du secteur socialiste. Il s’était affirmé comme un des penseurs et praticiens de l’autogestion, se heurtant à une bonne part de l’appareil politico-administratif et militaire. Il manifesta tôt ses désaccords, citons l’interdiction du PCA, le trucage du congrès des syndicats, le code de la nationalité. Il comptait pouvoir – à partir des bases que constituaient les étudiants, les femmes, les travailleurs – constituer une gauche du FLN pouvant peser sur la politique de ce qui était devenu le parti unique. En réalité, comme il le dira plus tard dans nos entretiens, cette gauche se limita, à tort, à être à une gauche d’appareil. Arrêté en 1965 au moment du coup d’État de Boumedienne, il fut emprisonné, puis placé en résidence surveillée. Il s’évada en 1973, ainsi que son camarade Hocine Zahouane, avec l’appui organisationnel du courant TMRI/Michel Pablo. Arrivés à Rome ils lancèrent un appel tirant les leçons des années écoulées, déplorant « l’absence d’une politique autonome au service des exploités ». http://www.lacontemporaine.fr/expositions/mai68/pdf/declaration-zahouane-harbi.pdf
C’est en exil en France que Mohammed Harbi reprit des études d’histoire et langues orientales et devint l’un des principaux historiens de l’Algérie contemporaine. Sa thèse fut dirigée par Marc Ferro à Paris 8 Vincennes en 1977. Son livre Aux origines du FLN : la scission du PPA-MTLD, se distingue de l’histoire officielle en Algérie, rendant à Messali Hadj – effacé ou calomnié – sa place dans la réalité historique. Dans ses travaux d’historien, Mohammed Harbi développe une approche sociologique des groupes sociaux et des classes, des pratiques, restitue la réalité de la formation sociale algérienne. Ses ouvrages permettent de comprendre les dynamiques du mouvement national, les processus de confiscation de la révolution algérienne par la bureaucratie et la formation d’une nouvelle bourgeoisie. Il rappelait que l’anticolonialisme ou l’anti-impérialisme, nécessaires, ne forment pas, en soi, une stratégie de construction d’une société d’égalité, d’une société socialiste démocratique. Avec FLN : mirage et réalité, il explique que « Le regard critique que je jette sur la vie du FLN ne me fait pas oublier que, malgré une lutte inégale et de nombreuses incertitudes, ce mouvement a atteint son but : l’indépendance de l’Algérie. Par-delà le fracas des intérêts individuels et des passions, par-delà leurs manœuvres et leurs conspirations, les dirigeants du FLN avaient tous en commun leur participation totale à la guerre d’indépendance et leur patriotisme. Mais ceci doit-il empêcher de voir, en même temps, que dans ces victimes et ces rebelles de la colonisation sommeillent des maîtres dont le modèle n’est ni le fonctionnaire ni le colon, mais le caïd et le notable rural, symboles d’un pouvoir qui trouve ses racines dans la tradition nationale et qui favorise l’apparition d’un personnel politique dont les pratiques rappellent plus celles de la cour et du sérail que celles du militantisme. […] Convaincus qu’il fallait agir avec résolution pour se protéger contre les adversaires de la lutte armée, ils choisirent de manière délibérée la voie autoritaire. L’absolutisme a été érigé en principe contre les tendances à la conciliation. Rentré dans la place, il y demeurera en maître. ». Des leçons d’histoire qui débordent des frontières géographiques et chronologiques de l’Algérie, à valeur plus générale et encore d’actualité.
Je renvoie à l’excellent texte de Nedjib Sidi Moussa qui décrit la pensée de Mohammed Harbi notamment sur la période de l’exil actif « la plus ignorée par certains aspects [qui pourtant] révèle ce que fut Mohammed Harbi durant près d’un demi-siècle : un intellectuel postcolonial total et un socialiste internationaliste impénitent ».
On ne peut séparer le militant de l’historien tant, dans les deux cas, la rigueur de l’analyse et des faits était pour lui de mise. Jusqu’au bout, il a refusé les privilèges matériels que pouvaient lui offrir l’appareil d’État algérien, en échange d’un ralliement, ou même d’offres de prestigieuses universités américaines qui l’auraient éloigné de l’Algérie et de ses activités à Paris. Ses recherches ont renforcé ses combats pour la démocratie. En effet, pour reprendre l’expression de Paul Bouchet sur ce type d’acteurs de l’histoire, Mohammed Harbi n’était pas devenu un « ancien combattant », il était resté un vieux lutteur.
Robi Morder
Pour aller plus loin :
Notice dans le Maitron, dictionnaire Algérie, https://maitron.fr/harbi-mohammed/
Décès de Mohammed Harbi (1933-2026), un combattant de la démocratie et de l’autogestion
Nedjib Sidi Moussa https://blogs.mediapart.fr/histoire-coloniale-et-postcoloniale/blog/040126/memoriam-mohammed-harbi-1933-2026
Mémoires filmés de Mohammed Harbi, 2021. Réal. Robi Morder et Bernard Richard (23 épisodes, 39 h au total) https://www.syllepse.net/syllepse_images/mohamed-harbi–me–moires-filme–s–sommaire.pdf
Mohammed Harbi, Aux origines du Front de libération nationale : le populisme révolutionnaire en Algérie, Paris,Christian Bourgois, 1975.
Mohammed Harbi, L’Algérie et son destin. Croyants ou citoyens, Paris, Arcantère, 1992.
Mohammed Harbi, Une vie debout (1945-1962), Paris, La Découverte, 2001.
Présentation de L’Autogestion en Algérie : une autre révolution ? Syllepse, 2022. https://blogs.mediapart.fr/robi-morder/blog/190622/lautogestion-en-algerie-une-autre-revolution#_ftn7
FLN Mirage et réalité, [Jeune Afrique, 1980], réédition revue et augmentée, Paris Syllepse 2024.