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L’extrême droite radicale et l’écologie

Pulek1

En complément à notre premier article sur le programme fumeux du RN (ici) , nous publions une analyse des références idéologiques de l’extrême droite sur les questions environnementales.

L’écologie identitaire a été théorisée et s’est développée dans les années 1970, dans les marges les plus radicales de l’extrême droite, dans le sillage et autour de la Nouvelle Droite. Sous diverses formes l’extrême-droite la plus radicale s’empare de la question écologique. Tour d’horizon de leurs thèses et de leurs pratiques.

La Nouvelle Droite, matrice idéologique

La Nouvelle Droite est décrite par Jean-Yves Camus, spécialiste de l’extrême-droite, [1] comme l’une des écoles de pensée du paysage politique de la droite française. « Ni parti politique, ni cénacle littéraire ; ni société secrète, ni énième avatar d’une “internationale fasciste” qui n’existe pas », elle a pour principal intellectuel et théoricien, depuis près de quarante ans, Alain de Benoist.

Une conception de l’écologie qui existait déjà depuis la fin XIXe siècle, avant le national-socialisme, issu de la révolution conservatrice allemande. En France, Certaines personnalités de l’extrême-droite notamment d’anciens SS, comme Robert Dun, l’ont développée.

La Nouvelle Droite, quant à elle, a d’abord critiqué cet intérêt pour l’écologie, Alain de Benoist considère que la pensée écologique était la conséquence d’un complexe de culpabilité provenant du christianisme. Marquée par le positivisme, le courant philosophique fondé au xixe siècle par Auguste Comte, à la fois héritier et critique des Lumières du XVIIIe siècle , pour ce courant de pensée, la nature était la propriété de l’Homme. Celui-ci pouvait donc la faire fructifier, la mettre en valeur, l’anthropiser, mais en respectant une certaine modération.

Entre les années 1980 et 1990, conscient que l’écologie est devenue un enjeu important de notre époque, tant par les ravages de la société productiviste devenus flagrants et planétaires mais aussi parce que cherchant à se renouveler doctrinalement et en cherchant de nouveaux alliés, Alain de Benoist s’intéressera aux militants écologistes, antimondialistes. La Nouvelle droite, intègre les positions völkische éthnico-raciste, néopaiennes et anti-modernes issues pour partie de leur interprétation de l’œuvre du philosophe allemand Martin Heidegger.

C’est à ce moment que la Nouvelle Droite participe à faire connaître cette conception de l’écologie au reste de l’extrême – droite française. Les thèmes écologistes devinrent plus fréquents et fusionnent avec des thèses classiques de l’extrême droite dont celle du racisme. Ces théorisations s’inscrivirent dans une conception ethno-différentialiste de l’écologie.

L’écologie identitaire

Cette évolution a provoqué une rupture avec d’autres éléments radicaux du GRECE. Pour mieux comprendre : la structure la plus connue de la Nouvelle Droite est le GRECE.

Le GRECE est un groupe de réflexion qui a longtemps été situé à l’extrême droite révolutionnaire et européiste avant de s’en éloigner lors du départ, au milieu des années 1980, de ses éléments les plus radicaux, vers le Front national (Jean Mabire, Pierre Vial, Jean Varenne, Jean Haudry).

Le GRECE est né des cendres du groupuscule publiant la revue Europe-Action, animée par feu Dominique Venner.

Mais il existe aussi un courant écologiste identitaire issue d’une dissidence du GRECE, Terre et Peuple, incarnée par la revue Réfléchir & Agir.

Ce courant, très proche idéologiquement des völkischen du début du XXe siècle et fréquemment associé à la mouvance identitaire, se caractérise par les traits suivants :

1/ le refus de la mégalopole à l’avantage de la vie dans des communautés villageoises ;

2/ l’éloge et défense des particularismes régionaux ;

3/ l’attrait pour les activités folkloriques souvent de nature païenne (célébration du solstice d’été, sapin de Noël, veillée, arbre de mai, costumes régionaux, etc.) ;

4/ l’éloge du naturisme et des médecines naturelles ; refus du christianisme universaliste destructeur des particularismes culturels locaux ;

4/ exaltation du régionalisme ;

5/ refus du métissage au nom de la préservation des identités ;

6/ promotion, donc, un mode de vie autarcique, antimoderne, respectant les identités régionales et folkloriques.

Nous pouvons comparer ces points avec les travaux menés par Stéphane Francois [2] sur l’écologie d’extrême droite afin de définir ce qu’est l’écologie identitaire. Cinq caractéristiques significatives se dégagent :

1/ Une écologie identitaire au sens où elle promeut la civilisation et les origines ethniques européennes dont il s’agit de retrouver les sources et de protéger la pérennité.

2/ Enracinée : il s’agit de préserver les particularismes locaux et régionaux du « grand ensemble ethnico-culturel indo-européen ». La différence est acceptée dans le cadre d’une unité ethnique, historique et religieuse.

3/ Païenne : le christianisme ayant mis à mal l’harmonie cosmique de l’Homme et de la Nature propre aux religions païennes indo-européennes, il faut fermer la parenthèse chrétienne. Cependant, depuis les années 2010, nous assistons dans les mouvances concernées (néo-droitières, identitaires) à un retour en grâce du christianisme, via l’élaboration d’une écologie chrétienne à la fois antimoderne et mixophobe.

4/ Mixophobe : la « vraie » écologie est une écologie des populations. Pour préserver les biotopes, il faut refuser à la fois l’installation de populations immigrées et le métissage sur le sol européen.

5/ Localiste : il s’agit de consommer les productions locales. Derrière cette défense des AMAP et autres circuits courts, il s’agit de promouvoir une forme d’autarcie grand-continentale dans la continuité des théories nationales-révolutionnaires (qui revendiquent un néofascisme qui se veut un mouvement de libération nationale en lutte contre les pouvoirs colonisant l’Europe (conception conspirationniste), s’opposant à celui-ci qui œuvrerait contre « un programme de libération nationale et sociale du peuple » européen. Les NR mettent en avant une continuité entre les notions d’ethnie, de peuple, de nation, de construction européenne, de socialisme et d’Etat). La défense du local se fait donc sur un fond de rejet de la mondialisation économique et de l’uniformisation des pratiques culturelles, elle se pare même d’un vernis « anticapitaliste ».

L’écologie ne devient réellement un enjeu majeur de l’extrême droite hexagonale qu’au début des années 2000. Cette thématique est reprise depuis par des néonazis et postnazis (« alt-right ») jusqu’aux néodroitiers, nationalistes-révolutionnaires et identitaires.

La mouvance identitaire en fondant les jeunesses Identitaires (2002) et le Bloc Identitaire (2003, devenu parti politique en 2009) a mis en pratique et développé en régions « l’écologie identitaire ». Le Bloc identitaire se réclamait du nationalisme régional mais avait un fond doctrinal provenant des travaux de la nouvelle droite ainsi que du GRECE.

Les principaux inspirateurs du Bloc Identitaire furent Dominique Venner, Pierre Vial et Jean Haudry (du mouvement Terre et Peuple) et Guillaume Faye.

Dans une de leur plaquettes intitulée : Qu’est-ce que le Bloc Identitaire?, datant de 2008, où nous pouvons lire:

« Notre ligne politique, Le combat du Bloc Identitaire est fondé sur quatre axes principaux : les identités complémentaires, le social, l’écologie et l’Europe. ».

Ils créent à la même époque : l’association Terroirs et productions de France dont la volonté était de régir les liens entre les producteurs et les consommateurs par une charte issue de l’écologie Identitaire.

Le Bloc Identitaire organisera en 2010 un colloque dont un des thèmes fut Localisme et Identité, (à noter la présence à l’époque de Hervé Juvin).

Les Nationalistes-révolutionnaires ne furent pas en reste, menés par Christian Bouchet à partir des années 90, ils firent de l’entrisme au sien de formations écologiques classiques, en particulier au Jeune Mouvement Ecologiste Indépendant. On vit même un groupe, le Mouvement d’action sociale (MAS), évoluer à la périphérie des nationalistes-révolutionnaires et des identitaires, faisant la promotion d’une écologie sociale.

On peut aussi évoquer les parutions de la question écologique dans des revues comme Eléments, le magazine Terre et Peuple de « résistance identitaire européenne », les livres de la maison d’édition Culture & Racines, à la pointe de la collapsologie, ou dans les conférences identitaires de l’Institut Iliade (cofondé par Philippe Conrad, Jean-Yves le Gallou et Bernard Lugan) qui font la promotion de la pensée de Dominique Venner.

Citons ici quelques titres évocateurs de leurs colloques, (auxquels ont pu participer Marion Marechal, Génération identitaire, Alain de Benoist, Hervé Juvin et le directeur de la revue d’extrême-droite François Bousquets) : Pour une écologie enracinée : localisme et mise en valeurs, face à la pseudo écologie hors sol, pour une écologie enracinée et identitaire, Les droits des animaux, écologie pratique : pour une métapolitique possible de l’écologie, etc…

L’écologie intégrale

Il ne faut pas oublier une autre tendance s’impose au sein de la droite radicale : l’écologie intégrale, une pensée d’inspiration catholique traditionaliste. Ses porte-parole officieux sont Eugénie Bastié, Marianne Durano, ou encore Gaultier Bès de Berc, co-initiateur des Veilleurs, un mouvement apparu en 2013 dans le sillage de La Manif pour tous. Certains ont écrit dans la revue trimestrielle « d’écologie intégrale » Limite, fondée en 2015 et disparue cette année. Utilisée par le pape François et par la députée de gauche Delphine Batho, l’expression « écologie intégrale » peut susciter des interprétations multiples. Dans la version revendiquée par les ultraconservateurs, l’homme ne doit pas se contenter de protéger la planète mais aussi son propre corps. D’où un combat farouche à mener contre toutes les possibilités nouvelles intervenues dans le champ bioéthique : avortement, procréation médicalement assistée et recours aux mères porteuses.

Au sein d’une multitude de groupes locaux et dans toute le France, des militants d’extrême droite disputent à la gauche le monopole de la défense de l’environnement, sur laquelle ils projettent leurs obsessions nationalistes. Héritier du Bastion social, de Génération Identitaire, membres de l’Action Française, de syndicat étudiant comme la Cocarde, qu’ils soient catholiques traditionalistes, royalistes, ils pratiquent une « écologie de terrain ».

Qu’ils prônent une écologie identitaire une écologie intégrale, le localisme et malgré les apparences, ce ne sont pas de tranquilles collectifs paysans, leur combat se pare de vert, en plus de leurs opérations d’agit-prop typiques de l’extrême-droite comme « l’immigration tue »,« Nos villages ont besoin de services publics, pas de migrants », ces groupes proposent à leurs membres de travailler la terre à travers l’entretien du potager communautaire, des AMAP et autres circuits courts, de participer à des maraudes en faveur des « vrais français ». Il n’est plus rare de voir les jeunes d’extrême droite s’affirmer écologistes. Les idées de cette « génération vert-brun » prospèrent et revisitent les marottes de l’extrême droite, « islamisation de la France » et appel à la « guerre totale au gauchisme ». Pour le militantisme d’extrême droite, la référence à l’écologie est la conséquence logique de l’idéologie de la « guerre civile raciale, le Grand remplacement » : il s’agit pour eux de protéger la « race blanche ».

Drôle d’époque, où les frontières politiques se brouillent. A l’image du rapprochement opéré ces dernières années entre des catholiques ultras, tenants de l’écologie intégrale et des mouvements issus de la nouvelle droite d’inspiration néopaïenne.

Camille Boulègue

1/Jean-Yves Camus, « La Nouvelle droite : bilan provisoire d’une école de pensée », La Pensée, n°345, janvier-mars 2006, p. 23. Pour une présentation plus détaillée de l’histoire et de la cartographie de la Nouvelle Droite, voir Stéphane François, Les Néo-paganismes et la Nouvelle Droite (1981-2006), Milan, Archè, 2008, 320 p.

2/ Stéphane François, Les Néo-paganismes et la Nouvelle Droite (1980-2006). Pour une autre approche,Milan, Archè, 2008 ; « La Nouvelle Droite et l’écologie : une écologie néopaïenne ? », Parlement(s).Revue d’histoire politique, nº 12, 2009, pp. 132-143 ; L’Écologie comme enjeu de l’extrême droite, Paris,Fondation Jean Jaurès, 2016 ; « L’extrême droite et l’écologie », Revue Française d’Histoire des Idées Politiques, n°44, 2016, pp. 187-208 ; « L’écologie par-delà les clivages politiques », in Olivier Hanse,Annette Lensing & Birgit Metzger (dir.), L’Écologie dans le clivage gauche-droite : convergences etdivergences entre l’Allemagne et la France des années 1970 à nos jours, Bern, Peter Lang, 2018 (à paraître).

Qu’est ce que le nationalisme-révolutionnaire ?