Pourquoi les lycéens et étudiants français s’arrêteraient-ils en route, quand ils voient le chemin parcouru par les étudiants serbes, hier soumis à une répression violente, réussissant aujourd’hui l’impossible, non seulement faire chuter le pouvoir, mais le prendre ?
Le 13 octobre, le ministre de l’Éducation nationale pronostiquait sur France Inter «une décrue» du mouvement lycéen, compte tenu des «solutions concrètes», notamment sur le «remplacement» des professeurs absents. À l’évidence, comme le reste du gouvernement, il mésestimait l’ampleur et la profondeur d’une mobilisation qui, sans être inédite, est exceptionnelle. Il est vrai que cette génération des élites gouvernementales ne comprend ni ne connaît ce qu’est un mouvement social, persuadée qu’elle est de la justesse des politiques néolibérales et que, en cas de besoin, la matraque suffit à mater la populace.
La « décrue » n’est pas à l’ordre du jour
Il y a une dizaine de jours, je conclus un entretien avec une journaliste de La Libre Belgique avec ces mots: «L’issue actuelle reste incertaine : elle dépendra de la convergence des luttes et des décisions du pouvoir. Si Sébastien Lecornu mettait 5 ou 6 milliards d’euros sur la table, tout pourrait s’arrêter… mais peut-être est-il trop tard ? » Aujourd’hui, le Premier ministre semble avoir lâché 5 milliards, annonce renoncer plus ou moins à Parcoursup tel qu’on le connaît, évoque ici et là des postes. Étonnement de certains qu’au sortir de la rencontre à Matignon les organisations lycéennes annoncent que la lutte continue. C’est tout simplement que la jeunesse d’ici a compris que « la lutte paie ». L’apprentissage est rapide, si ce qui était «impossible» hier à obtenir, le devient aujourd’hui, c’est grâce à l’action collective. En conséquence, pourquoi, en renforçant et généralisant le mouvement et les convergences, serait-il irréaliste de tenter d’aller plus loin.
On peut même dire que cela est nécessaire, tant les reculs gouvernementaux, réels, sont insuffisants au regard des besoins et des revendications. Dans les cinq milliards, il y a quatre milliards prêtés par l’État aux collectivités locales. C’est encore un transfert de charges indues, le gouvernement décide mais ce sont les régions qui paieront. Parcoursup ? Là encore, des engagements pour 2028, alors qu’il est au moins certain que dans 6/7 mois ceux qui promettent aujourd’hui ne seront pas aux commandes. Il est donc compréhensible que la mobilisation continue pour obtenir le maximum ici et maintenant.
L’exigence du respect
D’autant qu’il n’y a pas que ces avancées revendicatives qui sont en jeu, il y a l’exigence de l’égale dignité. Comment oublier que pendant plusieurs semaines la réponse aux demandes désormais reconnues comme «légitimes» fut le silence, le mépris, une jeunesse non prise au sérieux, accusée d’être manipulée, avant d’être brutalisée, le nombre, là vraiment inédit pour des manifestations lycéennes, d’arrestations et gardes à vue en atteste. Et encore aujourd’hui même, les annonces de Lecornu ont été en priorité communiquées à des «influenceurs» (alors qu’au même moment à Marseille le président Macron disait pis que pendre des méfaits des réseaux sociaux) avant d’être présentées aux organisations. Il est vrai que le dialogue social et le respect des «corps intermédiaires» n’ont pas été le fort des deux quinquennats.
Les fermetures des établissements par centaines – véritables lock-out au nombre inédit appliqués aux lycées et facultés – visent à empêcher le mouvement de se structurer à partir de ses bases, à tenir des assemblées, réunions, pour une grève active, avec commissions, cours de rattrapage, débats… On a même vu la police interpeller au sortir de la bourse du travail à Paris celles et ceux qui sortaient d’une AG interfac et lycée, ou ce samedi 24 du CN de l’UNEF. Quasiment rien n’a été épargné à ce mouvement.
Mais rien n’y a fait. Contre vents et marées, la mobilisation tient. Au reproche de «revendications brouillonnes», «on ne sait pas ce qu’ils veulent», il y a eu une plateforme commune portée – là encore le fait est exceptionnel – dans l’unité par les organisations étudiantes et lycéennes. Il y eut d’autres temps, il y a 50 ans en 1976, où le mouvement étudiant rejetait le principe même de la négociation. Cette fois-ci, c’est le pouvoir qui a gardé les portes fermées aux lycéens durant des semaines. Le 24 octobre, ni les vacances scolaires, ni les interdictions ou changements de trajets, ni la peur de prendre des coups, ni même le mauvais temps n’ont empêché une démonstration de force. À la différence du 17 octobre, le 24 a été un rendez-vous unitaire, tous et toutes convergeant – à Paris – vers la porte d’Italie. L’union a fait la force.
Le poids du nombre : 270 millions d’étudiants dans le monde
Il sera temps de revenir de manière approfondie sur toutes les caractéristiques qui font que cette mobilisation présente s’inscrit dans une continuité historique avec ses particularités innovantes. Ce qui est certain, c’est que le regard à porter est un regard international. L’université s’est massifiée dans les dernières décennies. En Europe bien sûr, mais aussi en Iran, en Turquie, en Algérie, etc. Les étudiants et lycéens pèsent démographiquement. Là où l’on constatait au cours des années 68 dans les «trois secteurs de la révolution mondiale» (Occident, pays de l’Est, Tiers-Monde) des caractéristiques différentes des mondes étudiants, il y a eu une forme d’homogénéisation par la mondialisation néolibérale. Partout – au-delà des spécificités nationales ou régionales – l’éducation est confrontée au désinvestissement de l’État, aux privatisations, à la marchandisation. Et ce, des USA au Chili, de l’Albanie à la Russie, de l’Inde au Sénégal… Pour les 270 millions d’étudiants de la planète, et plus encore avec les lycéens, la défense du droit aux études est vue comme la lutte pour le droit à l’avenir.
L’information circule, les actions des uns sont commentées, on s’emprunte réciproquement des méthodes qu’on adapte en bricolant à la situation locale. On a qualifié la mobilisation des Français de «mouvement des cartons» en référence aux pancartes en carton. On se souviendra qu’un an auparavant la jeunesse d’Ukraine descendait dans la rue pour protéger les institutions anti-corruption, on a parlé alors de «révolution des cartons». Et puis, pourquoi, ayant à peine commencé à engranger quelques acquis, les lycéens et étudiants français s’arrêteraient en si bon chemin, quand ils voient le chemin parcouru par les étudiants serbes, hier soumis à une répression violente, aujourd’hui ayant réussi l’impossible, non seulement faire chuter le pouvoir, mais le prendre ?
Robi Morder
Pour aller plus loin, voir le site : www.germe-inform.fr
Article reproduit avec l’autorisation de Robi Morder (blog Mediapart)