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La science et l’université comme champs de bataille

Jeremy Barande

Vendredi 7 mars des scientifiques se sont mobilisés partout sur la planète à l’appel de chercheur·cheuses américain·es dans le cadre du mouvement « Stand up for science ».

Iels ont raison, car aujourd’hui la science est en danger. La gauche doit prendre l’ampleur de la menace et doit bien en comprendre les raisons.

Depuis la révolution industrielle, la gauche radicale a un rapport ambivalent vis-à-vis de la science. Tout d’abord, la science et plus largement la connaissance ont été essentiels pour les classes dominantes. En effet, le développement scientifique est absolument indispensable à l’accumulation capitalistique. Pour une entreprise donnée, l’augmentation de productivité permise par les innovations techniques ou sociales lui donne un avantage compétitif indéniable et lui permet d’augmenter ses profits.

Expliquons pourquoi. La plus-value correspond à la valeur produite par un·e salarié·e, qui n’est pas rendue à celui-ci ou celle-ci par le biais de son salaire, mais captée par le·la propriétaire des moyens de productions pour augmenter le capital de l’entreprise. Si un·e salarié·e produit en 1 mois 100 chaussures qui se vendent chacune d’entre elles à 30 €, dans l’hypothèse où tout est vendu, la valeur produite est de 3000 €. S’il est payé 1700 € brut, la plus-value est de 1300€. Si la technique démultiplie la productivité avec une machine, le même salarié produit 1000 chaussures, la plus-value passe à 28 300 €. Certes il a fallu investir une partie du capital, pour acheter la machine, mais nous voyons bien comment la technologie est un puissant moyen de démultiplier la plus-value.

Mais ce moyen est très temporaire, car si toutes les entreprises ont les mêmes machines, le prix moyen de vente pourrait s’effondrer à 3€. A ce moment-là nous retombons sur la plus-value initiale. Le caractère terriblement efficace pour démultiplier la plus-value, mais aussi formidablement temporaire, explique la course à la technique que nous connaissons depuis la révolution capitaliste qui s’est accompagnée d’une révolution industrielle puis numérique.

La science a aussi été indispensable à la conduite des guerres du XVème siècle, jusqu’à l’ère de l’arme atomique. Or comme la guerre est centrale au stade suprême du capitalisme qu’est l’impérialisme, la science est un allié crucial pour les bourgeoisies en compétition pour s’attribuer les ressources naturelles ou les marchés où écouler leurs marchandises. La science a aussi été impliquée dans l’immense prédation du Capital sur la nature. Du moteur à vapeur, à celui à explosion, en passant par l’épandage massif de pesticides dans nos champs, la science est impliquée dans l’extinction des espèces et le changement climatique. Enfin, les sciences sociales et médicales ont aussi été largement utilisées dans le contrôle des populations.

Pour toutes ces raisons, la seconde partie du XXème siècle, a vu naître une pensée de gauche critique de la science et de la technologie. Foucault a pointé les biopouvoirs qu’elle confère. Herbert Marcuse remarquait que le capitalisme utilise la raison et le savoir scientifique pour masquer l’immense irrationalité de son développement. Dans la dialectique de la raison, Adorno et Horkheimer vont plus loin et accusent la dialectique de la raison d’être responsables du nazisme et du capitalisme. Les courant écologistes ont assez naturellement porté une critique de gauche de la logique de la raison et des responsabilités de la science.

Mais il ne faut pas jeter le bébé avec l’eau du bain. D’autres penseurs comme Orwell, Bouveresse ou Russell ont depuis longtemps démontré pourquoi la science pouvait être utile au plus grand nombre. En effet, au cours des siècles le champ scientifique s’est construit en renforçant petit à petit son indépendance vis-à-vis des pouvoirs politiques et religieux. Des sociologues ou épistémologues comme Merton, Bourdieu ou Popper ont bien rappelé, les spécificités de ce champ social, avec la relative fermeture des disciplines scientifiques, le caractère dialogique des débats et l’importance des faits. Au bout, le développement scientifique permet d’établir des faits de verisimilitudes croissantes qui permettent de mieux comprendre le monde. Elle permet aux politiques et aux citoyens de faire des choix éclairés. La liberté académique et la liberté pédagogique qui ont été conquises de très hautes luttes par les scientifiques sont donc des acquis précieux.

La science permet au plus grand nombre de s’émanciper des dogmes religieux et politiques.  D’ailleurs aujourd’hui, les sociologues décortiquent les fondements du racisme et du sexisme. C’est précisément pour cela qu’ils sont devenus une cible de l’extrême droite aux USA comme en Europe. Les biologistes ont démontré les effets nocifs du tabac, de l’alcool ou des pesticides. Les écologues nous ont alerté sur les menaces liées à la destruction de la couche d’ozone, à l’extinction des espèces ou au changement climatique. Certains scientifiques, par leurs travaux, contribuent à protéger la planète et la santé humaine, contre ceux qui les sacrifient sur l’autel du profit.

C’est pour cela, que la science est attaquée. Elle est attaquée par Trump bien sûr, qui censure les travaux sur le climat, le genre ou les maladies émergentes. L’attaque est frontale, mais les indices d’un divorce entre la communauté scientifique et les classes dominantes sont très anciens. Dans un excellent livre, Naomie Oreske, décrit comment l’industrie du tabac par exemple a instillé le doute sur le lien entre fumer et avoir un cancer, en développant des recherches sur d’autres causes. Cette méthode a été utilisée pour les pluies acides ou le changement climatique, car les scientifiques sont souvent devenus des empêcheurs de faire des profits.

La liberté académique est aussi attaquée depuis des années par nos propres gouvernements. Certains ministres comme Madame Vidal et plus récemment Monsieur Attal, n’ont pas respecté l’indépendance des institutions scientifiques comme le CNRS et Science Po. En février 2021, la ministre de l’Enseignement Supérieur et de la Recherche, Frédérique Vidal, annonce sur CNEWS, qu’elle allait demander, « notamment au CNRS », de mener une enquête portant sur « l’ensemble des courants de recherche » en lien avec « l’islamo-gauchisme » à l’université. Deux jours plus tard, à l’Assemblée nationale, elle confirmait la mise en place « d’un bilan de l’ensemble des recherches » en vue de « distinguer ce qui relève de la recherche académique et ce qui relève du militantisme et de l’opinion ».

Suite aux mobilisations des étudiant·es de Science Po en solidarité avec Gaza et des accusations d’antisémitismes, Gabriel Attal s’est invité le 13 mars 2023, au Conseil d’Administration de Science Po, à la surprise générale des membres de ce conseil. Dans son discours, il annonce que le gouvernement va saisir la justice, puis il dénonce une « dérive liée à une minorité agissante et dangereuse à Sciences Po » qui ferait que « le poisson pourrit par la tête ». Il exprime aussi la nécessité « d’une reprise en main de l’établissement ».

Mais les attaques contre la liberté académique et pédagogique sont plus anciennes et plus structurelles. Les gouvernements de gauche et de droite ont mené des politiques d’austérité qui ont désarmé nos universités au profit de groupe privés lucratifs comme Galiléo. Un livre sort d’ailleurs sur ce scandale d’État. Le groupe Galileo Global Education (GGE), premier groupe d’enseignement privé en France, propose des formations « adaptées » aux besoins du marché de l’emploi, notamment dans les secteurs du numérique, de la culture ou de la santé. Au bilan : sureffectifs, formations bidons, enseignants précaires pressurisés…

Comme je l’ai démontré dans mon rapport de 2023, l’alliance entre Parcoursup et l’apprentissage a permis l’explosion du nombre d’étudiants inscrits dans le privé. Nous sommes ainsi passés de 13% d’étudiants inscrits dans le privé en 2001 à 26% en 2022. L’austérité dans les universités a aussi contribué à dégrader la liberté pédagogique et le sens du travail des enseignant·es chercheur·cheuses. La dépense par étudiant·e a baissé de près de 10 % entre 2013 et 2019 et le taux d’encadrement est passé de 1 enseignant·e pour 38,4 étudiant·es en 2012 à 1 pour 47,3 étudiant·es en 2019.

Enfin, les gouvernements successifs ont organisé la domestication de la science avec une logique managériale bureaucratique. Les chercheur·cheuses passent leur temps à chercher de l’argent pour pouvoir embaucher une armée de précaires, qui à la fin font le travail de recherche à leur place. La concurrence pour l’accès aux moyens est féroce entre les scientifiques, les unités et les universités et elle aboutit à la logique mortifère du « Publish » or « perish ». Au final, nous croulons sous une montagne de publications, que plus aucun scientifique ne lit vraiment et qui sont la propriété d’éditeurs privées et donc inaccessibles aux citoyen·nes et aux entreprises

La création de l’ANR, qui organise les appels à projets et du HCERES qui évalue toutes les unités de recherche, ont été des accélérateurs de Ces logiques, comme l’ont montré Christian Topalov et Joël Laillier.

Pour conclure, face à l’obscurantisme de Trump, nous avons le devoir de raviver l’esprit des lumières et de faire le pari du savoir.  Concrètement, le gouvernement doit donc accueillir tous les chercheur·cheuses menacé·es par Trump, mais aussi les scientifiques syrien·nes ou palestinien·nes.

Comme l’exige l’intersyndicale, qui manifestait contre les coupes budgétaires dans la recherche et l’université (1 milliard de moins dans le budget rectificatif de 2024), la science ne doit pas être sacrifiée au nom de l’effort de guerre.

Si le NFP était au pouvoir, il devrait faire une grande loi de programmation pour l’université et la recherche. Les mesures permettant de renforcer la production et le partage du savoir sont simples.

Les étudiant·es doivent pouvoir étudier. Il faut donc exiger la gratuité des repas du CROUS, un vaste plan de construction de logements étudiants, la gratuité des frais d’inscription pour tous les étudiant·es (y compris étranger à l’UE) et une allocation d’autonomie qui pourrait être une nouvelle branche de la sécurité sociale.

Nous devons résorber la précarité en titularisant tous les contractuel·les exerçant des fonctions pérennes et en recrutant massivement des personnels à tous les niveaux (chercheurs mais aussi techniciens et administratifs) dans les universités et les EPSTs (CNRS, INRAE, INSERM, CEA…). Le statut de fonctionnaire demeure le meilleur garant de la liberté pédagogique et académique, car normalement, on ne peut être licencié pour ses idées…

Enfin, il faut en finir avec la logique managériale et donc supprimer l’ANR, l’HCERES, les initiatives d’excellence (IDEX, ISITE, LABEX) et les primes au mérite. Les scientifiques doivent recouvrer le temps long. L’avancement et l’évaluation doivent redevenir des prérogatives des scientifiques. Nous devons aussi en finir avec les Grands Établissements et le fonctionnement démocratique doit redevenir la règle dans tous les établissements de recherche. Nous devons redistribuer tout l’argent sous la forme de crédits récurrents, avec au moins 20 k€ par an et par agent présent dans une unité de recherche. Le recours aux projets ne doit concerner que les grands équipements.

Des moyens existent pour mettre en œuvre cette politique. Aujourd’hui, le gouvernement gaspille sans aucune vraie évaluation 7 milliards d’euros sous forme de crédit impôt recherche aux entreprises privées, qui l’utilisent comme moyen pour faire de l’optimisation fiscale.

Hendrik Davi