RSS

Dans la Gauche russe, une voix anti-guerre

Interview d’un intellectuel et militant russe célèbre à propos du mouvement anti-guerre

Né en 1981, Ilya Budraitskis est issu d’une génération qui a grandi au milieu des dures réalités de la Russie post-soviétique mais il n’a pas pour autant opté pour le libéralisme à l’occidentale ou pour l’une des variétés du nationalisme (incluant ce que l’on peut définir comme le « poutinisme »). Au contraire, il a essayé de se reconnecter à la tradition du marxisme critique. Historien de formation, il a été un critique franc de Poutine mais aussi un analyste très perspicace des développements sociaux, politiques et idéologiques en Russie. Son livre Dissidenty stredi dissidentov (Dissidents parmi les dissidents), qui réunit des essais ayant été préalablement publiés en Russie, a remporté le prestigieux prix Bely Prize en 2017 et a été récemment traduit en anglais (Edition Verso, 2022). Dès le début de la guerre en Ukraine, Budraitskis a pris clairement position contre la guerre ; c’est l’un des critiques de gauche du gouvernement russe et de sa politique les plus reconnus. Budraitskis a récemment débattu avec Panagiotis Sotiris pour In.

Comment en est-on arrivé à cette guerre ? Quelle est, selon vous, la partie qui porte le plus responsabilités ?

Je pense que, définitivement, la partie la partie la plus responsable de cette guerre est la Russie. La décision a été prise par le gouvernement russe ; la décision a été prise par le Président Poutine. Sans ces décisions, nous ne connaîtrions pas la guerre. En fait, si on revient sur le discours de Poutine au moment où a débuté l’invasion, on peut le voir dire qu’il « doit le faire » et que, pour la Russie, il n’y a pas d’autres manières de traiter la situation. D’une certaine manière, il essaie d’esquiver ses responsabilités. C’est tout à fait compréhensible sur le plan psychologique, mais je pense que nous devons être clairs sur la question de savoir qui a pris la décision. Parce que, bien sûr, dans une guerre, à tout moment il y a des circonstances et un contexte qui rendent la guerre possible, mais dans toutes les situations de ce type il y a toujours un côté qui a commencé le premier. Et du côté russe, ce n’était pas seulement la décision de commencer une guerre ; c’était la décision de commencer l’invasion du territoire d’un autre pays ; c’était un plan tout à fait clair pour conquérir ce pays, pour changer son gouvernement et installer une sorte de régime d’occupation. Aussi, de ce point de vue, on ne peut pas dire qu’il s’agissait d’une sorte de guerre défensive. Il ne s’agissait pas d’une action visant à prévenir une attaque contre la Russie. C’est clairement une guerre d’agression contre un autre Etat.

Bien sûr, cette décision ne vient pas de nulle part. Il y a une longue histoire en arrière-plan et cette histoire ne commence même pas en 2014 avec l’annexion de la Crimée et le conflit du Donbass. Elle a commencé bien plus tôt. Elle a commencé avec les tentatives antérieures de la Fédération de Russie de préserver son influence et sa présence dans l’espace post-soviétique. Elle a commencé au début des années 2000 avec le premier « Maidan » en Ukraine et les efforts de la Russie pour installer une direction pro-russe et derrière cette histoire vous saisissez le concept exact, l’approche exacte de la manière dont les autorités de la Fédération de Russie comprennent leur rôle dans l’espace post-soviétique et comment elles comprennent la nature des autres pays post-soviétique et en particulier de l’Ukraine. Elles n’ont jamais cru que ces pays avaient leur propre autonomie, qu’ils existaient pour de bon ni que la Fédération de Russie pouvait avoir avec eux des relations sur une base d’égalité. Le deuxième aspect important est que ces autorités dénient toute subjectivité aux peuples de ces républiques. C’est l’idée que seuls les dirigeants, seules les élites comptent. C’est pourquoi depuis deux décennies la Russie a essayé de travailler avec les élites de l’Ukraine, mais pas avec la population, en particulier avec la population russophone d’Ukraine.

Dans quelle mesure les politiques menées par les Etats-Unis et l’OTAN en ce qui concerne l’Europe de l’Est ont-elles été un facteur qui a contribué à la guerre ?

D’abord je voudrais être très clair : je ne crois pas qu’il s’agisse d’une guerre entre la Russie et l’Occident. C’est une guerre entre la Russie et l’Ukraine. Même si l’on est dans une situation où l’Occident soutient l’Ukraine, il n’est pas partie prenante du conflit militaire. En ce sens, on ne peut pas dire que l’OTAN participe réellement à cette guerre.

De quelle manière l’OTAN et les Etats-Unis sont-ils responsables ? Je pense qu’ils sont responsables au sens où si vous regardez les développement qui se sont produits l’année passée, quand il est devenu clair que la Russie préparait l’invasion et qu’elle envoyait ses troupes à la frontière, à ce moment-là il y avait deux moyens, deux stratégies pour éviter la guerre.

De mon point de vue, la première stratégie aurait été une stratégie clairement offensive dont la signification aurait été : « si vous commencez l’invasion, alors nous réagirons immédiatement sur le plan militaire ». Je crois que s’il y avait eu un tel message de la part de l’OTAN, alors Poutine n’aurait probablement pas commencé l’invasion.

L’autre stratégie aurait été de donner à Poutine ce que, d’une certaine manière, il veut vraiment : les garanties que l’Ukraine ne rejoindrait pas l’OTAN dans les décennies à venir. S’il y avait eu de telles garanties écrites, comme Poutine le demandait en Décembre, cela aurait probablement conduit Poutine à ne pas démarrer l’invasion, du moins pour le moment. Personnellement, je n’y crois pas ; mais c’était une possibilité.

De toute façon, l’OTAN et les Etats-Unis ont fait quelque chose de différent. La stratégie qu’ils ont choisie était de provoquer Poutine, de refuser toutes ses demandes et, en même temps, de ne pas donner de garanties claires par rapport à la sécurité de l’Ukraine. C’était la stratégie la plus cynique et la plus provocatrice que l’on puisse imaginer.

D’un côté, ils déclaraient ouvertement que Poutine allait envahir (l’Ukraine) ; mais, de l’autre côté, ils ne prenaient aucune mesure pour l’arrêter. Et, définitivement, c’est la responsabilité qu’a prise l’Occident pour cette guerre.

Dans quelle mesure pouvons-nous dire qu’il y a un « problème ukrainien » depuis 2014, ou même avant, par rapport à la situation autour des soi-disant « républiques populaires » du Donbass ?

Quel est le fondement réel du problème au Donbass ? Si vous examinez l’espace post-soviétique, le Kazakhstan par exemple ou les Etats baltes ou la Moldavie, dans tous ces pays il y a des populations significatives qui sont russophones. Dans tous ces pays, sous une forme ou sous une autre, il y a des problèmes avec les droits des populations russophones, spécialement en ce qui concerne la langue, les droits, etc. De ce point de vue, au cours de la période post-soviétique, l’Ukraine n’était pas le pays le plus problématique. Par exemple, Kiev la capitale même de l’Ukraine était une ville principalement russophone, sans qu’il y ait le moindre problème. Il y avait en Ukraine des émissions télévisées et des journaux en russe. Aucune utilisation publique du russe ne posait de problème. C’était une situation tout à fait différente de celle que l’on pouvait rencontrer dans les Etats baltes où existaient de nombreux problèmes.

La question de la langue n’était pas une question politique centrale en Ukraine, au cours de la première décennie post-soviétique, dans les années 1990 et au début des années 2000. Elle est devenue de plus en plus importante avec la polarisation politique, à cause des tentatives de la Russie et l’Occident d’influencer l’Ukraine sur le plan politique. La question a été hautement politisée. A un niveau sérieux, cette politisation a commencé en 2005, lors de la soi-disant « Révolution Orange » quand la Russie a soutenu Victor Yanukovych, le candidat battu à l’élection présidentielle.

Alors cette partie de l’élite politique ukrainienne qui était plus encline à collaborer avec le Kremlin – pas avec la Russie en tant qu’Etat, mais avec le Kremlin comme appareil d’Etat – a commencé à se présenter comme la représentante de la population russophone.

D’un autre côté, au niveau des clivages politiques, les forces pro-européennes au sein de l’élite ukrainienne ont mis en avant l’idée que la langue ukrainienne devait être la seule langue officielle. En 2014, la majorité des Ukrainiens ne partageait pas une définition identitaire aussi claire. Vous pouviez être ukrainien et parler russe. Mais les mouvements au sein des élites ont obligé les gens à choisir une identité, de préférence à une autre.

C’est cela qui a transformé la question de la langue en question politique. Si l’on examine la ligne directrice de la propagande russe, dans les discours de Poutine, etc., on trouve cette idée du soi-disant « monde russe » qui serait basé sur une identité absolue entre la langue et la citoyenneté de la Fédération de Russie, l’intérêt de l’Etat et l’utilisation du russe. Fondamentalement, cela signifie que si vous parlez russe, vous devez être défendus par l’Etat russe et que vous devez soutenir l’Etat russe parce que l’Etat russe est la seule force qui est directement liée à votre langue maternelle. Cette conception est la conception nationale-chauvine classique du XIX° siècle. Beaucoup de peuples dans d’autres Etats nations pourraient facilement la reconnaître. Vous, par exemple, en Grèce, vous pouvez comprendre cette idée selon laquelle tous les Grecs, linguistiquement et culturellement, devraient être reliés au même Etat et le type de conflits que cette idée pourrait provoquer.

Les médias russes insistent sur l’existence d’un certain sentiment « patriotique » au sein de la société russe et, en général, projettent une image de popularité croissante de Poutine et du gouvernement. Est-ce que c’est vrai ou est-ce seulement de la propagande ?

Naturellement, en Russie, il n’y a pas eu de référendum sur la guerre. La question n’a pas été discutée publiquement au sein de la société russe. Immédiatement après le début de l’invasion, le débat sur la nature de cette guerre a été criminalisé. Selon la législation actuellement en vigueur en Russie, si vous reproduisez des informations différentes de l’information officielle qui vient du Ministère de la Défense, vous diffusez des « fake news », de fausses informations sur l’armée russe et vous pouvez être emprisonnés jusqu’à 10 ans pour cela. Cela signifie qu’en tant que citoyen russe vous n’avez que deux manières de gérer cette situation.

L’un des manières est d’approuver. Cela signifie affirmer simplement votre existence normale de citoyen russe. Sinon, vous refusez cela ; mais cela signifie une confrontation immédiate avec l’Etat, avec « l’opinion publique » et avec le pays.

La Russie est un pays profondément dépolitisé. La plupart des institutions de la vie publique, les médias indépendants, les partis d’opposition et les droits de base comme celui de se réunir dans l’espace public avaient déjà été éliminées quand le conflit a commencé. La seule façon de vivre dans ce pays est d’accepter toutes les actions gouvernementales.

Le haut niveau d’approbation de l’opération militaire est la démonstration du type de conformisme dépolitisé qui est la principale condition de la société russe qui y a été « formée » depuis des années. Il est également important de noter que cet énorme soutien à Poutine pour cette opération militaire n’est attesté que par des sondages. Vous pouvez imaginer ce que signifient des sondages dans un pays où les gens ont peur d’exprimer publiquement leurs pensées et leurs opinions. Cela signifie que si « quelqu’un d’extérieur », à savoir ni un membre de votre famille, ni un ami, ni quelqu’un en qui vous pouvez avoir confiance, vous demande « que pensez-vous de l’Opération Militaire Spéciale ? » – il est important de noter que l’on ne peut pas la qualifier de guerre : en Russie, c’est interdit ! – vous reflétez immédiatement la question en répondant : « oui, bien sûr, je soutiens totalement mon Président ». Simplement parce que vous avez envie de vivre votre propre vie privée et que vous ne voulez pas de problèmes, ni pour vous ni pour votre famille.

Quel est le niveau réel de soutien à cette guerre ? Qu’est-ce que les gens discutent vraiment dans la sphère privée ? On ne le sait pas parce que, sur le plan politique, ces sentiments n’existent pas. Nous savons qu’il existe une petite minorité qui exprime son désaccord et son positionnement anti-guerre. Mais il faut être politiquement motivé pour le faire.

Néanmoins, même dans les sondages, on trouve quelque chose comme 15% des gens qui sont prêts à déclarer publiquement, à déclarer en face du sondeur, qu’ils sont opposés à la guerre. Dans la situation actuelle, c’est un chiffre significatif.

Que pouvez-vous dire de la résistance à la guerre en Russie ?

Pendant les deux premières semaines de la guerre, il y a eu tous les jours ou tous les deux jours des manifestations illégales contre la guerre – en Russie toutes les manifestations sont illégales – dans toutes les grandes villes comme Moscou, Saint Petersburg, Ekaterinbourg, etc. La réaction des autorités à ces manifestations a été assez brutale. Au cours de la première semaine de ces manifestations, environ 15.000 personnes ont été mises en détention. Cela signifie qu’ils ont du passer plusieurs jours ou plusieurs semaines au poste de police, qu’ils ont du payer des amendes très élevées et, s’ils étaient étudiants, qu’ils ont été exclus de leurs universités. Après cette vague de répression contre le mouvement anti-guerre, celui-ci a perdu toute ambition de revêtir une forme organisée. Maintenant, en Russie, il n’y a plus de manifestations contre la guerre. Néanmoins, il y a de nombreuses actions de protestation individuelle. La nuit, des gens écrivent des graffitis contre la guerre, déposent des tracts ou détruisent les symboles Z que l’on trouve partout en Russie. Il y a encore des piquets individuels : des gens brandissent des affiches avec un slogan anti-guerre dans l’espace public, sur les places ou dans les rues. Mais toutes ces formes d’actions sont aussi risquées. Si vous participez à un piquet, vous pouvez être arrêtés au bout de quelques minutes, passer quelques jours au poste de police et devoir payer une amende. La résistance active à la guerre est très faible, pas à cause d’un énorme soutien à cette guerre, mais à cause de la peur et du pessimisme de la société russe. Je pense que cette situation pourrait changer.

Il sera difficile aux autorités de cacher les pertes sérieuses occasionnées par la guerre, les soldats tués en Ukraine. Il y a un mois, le Ministère de la Défense a annoncé que 1300 soldats avaient été tués, un chiffre beaucoup trop faible pour être crédible ; et c’était il y a un mois. Au cours du dernier mois, il n’y a eu aucune annonce officielle et il semble que le gouvernement essaie de cacher que le pays est en situation de guerre. C’est l’aspect principal de la propagande. On ne peut pas utiliser le terme de guerre et la propagande officielle défend l’illusion d’une vie normale. Il y a aussi l’idée que cela va bientôt se terminer et que c’est une opération militaire de court terme qui va s’achever dans une semaine ou deux. Il y a encore beaucoup de gens en Russie qui prennent leurs distances avec ce qui se passe en Ukraine avec une réponse du genre « on ne s’intéresse pas à la politique ». Cela exprime le niveau très profond de dépolitisation de la société russe.

Vous avez été l’un des critiques de gauche du gouvernement russe et de la politique de Poutine parmi les plus connus. Dans quelle mesure peut-on parler de l’émergence d’une « nouvelle gauche » en Russie et quel est le rôle de la gauche communiste traditionnelle qui semble soutenir Poutine ?

Depuis le début de la guerre, il y a une rupture qui s’approfondit au sein de la soi-disant Gauche en Russie. D’un côté, la direction du Parti communiste de la Fédération de Russie joue un rôle particulièrement honteux en soutenant cette guerre. D’un autre côté, les seuls membres du Parlement qui ont ouvertement désapprouvé l’invasion sont trois membres du Parti communiste. Même au sein du Parti communiste, il y a une polarisation au niveau de la base et des militants. De nombreux militants du Parti communiste sont en désaccord avec les positions de leurs dirigeants. On a le même processus à l’œuvre dans certains groupes staliniens ou nostalgiques de l’époque soviétique qui scissionnent sur ces questions. Il y a des groupes comme le Pari Communiste Russe des Travailleurs où les dirigeants ont majoritairement soutenu la guerre mais où de nombreux militants de base et même des minorités au sein de la direction ont quitté l’organisation en désaccord avec les positions pro-guerre de leurs dirigeants. Il y a aussi des groupes de la Nouvelle gauche, des groupes antistaliniens, des groupes trotskistes ou anarchistes qui se sont prononcés contre la guerre dès le début et ont pris part aux manifestations anti-guerre. Le mouvement féministe a également joué un rôle significatif. Il existe un réseau baptisé Résistance Féministe Anti-guerre qui réalise un travail de propagande et bénéficie d’une certaine visibilité.

Je pense qu’à la fin de cette crise et après la fin de la guerre qui conduira probablement à une crise du régime qui débouchera probablement sur une sorte de reconstruction de ce régime, la Gauche en Russie sera également reconstruite, d’une manière ou d’une autre. Il est possible de reconstruire la Gauche sur la base des membres de groupes très différents (du Parti communiste à la Gauche radicale) qui se sont opposés à la guerre et qui peuvent aider à reconstruire la Gauche en Russie après la guerre.

Traduction François Coustal