J’ai le plaisir de vous faire part de la parution de mon ouvrage Sciences en résistance aux éditions Hors d’atteinte. Pour une recherche libre et émancipatrice. Dans cet article, je reviens sur les raisons qui m’ont poussé à écrire ce livre.
Sciences en résistance revient ainsi sur la longue histoire des tentatives de contrôle du savoir et défend la nécessité d’une recherche indépendante, libre et émancipatrice pour préserver et approfondir la démocratie.
Plus précisément, l’ouvrage déploie une réflexion sur la manière dont le savoir et le pouvoir entretiennent des rapports ambivalents. Les classes dominantes ont besoin de la science pour asseoir leur domination, mais ce même savoir peut aussi devenir une ressource décisive pour celles et ceux qui cherchent à comprendre, critiquer et transformer l’ordre social. C’est précisément pour cette raison que la science est aujourd’hui de plus en plus domestiquée.
Je montre ainsi comment l’agenda néolibéral a progressivement transformé la recherche en un espace mis en concurrence et gouverné par des logiques de projets, au détriment de budgets de fonctionnement pérennes et du temps long nécessaire au travail scientifique. L’application de ce « new public management » toxique précarise les personnels et fragilise la production des savoirs. Elle assoit les dominations, et alimente la défiance à l’égard des mondes académiques. Les controverses pendant la crise du Covid, sur les vaccins ou sur le climat illustrent à quel point cette défiance s’est installée durablement entre les scientifiques et la population. La science comme pratique collective est aujourd’hui menacée.
Pourtant, faire la science est fondamentalement une aventure collective et démocratique. L’image héroïque et masculiniste du savant visionnaire ne correspond en rien à la réalité. La science se fait par des communautés de chercheurs et chercheuses, qui se connaissent, se lisent, échangent, qui ont produit ensemble des manières d’évaluer, de contrôler et de vérifier. Le développement des connaissances est donc une aventure collective qui est d’autant plus forte qu’elle est fondée sur la critique. Elle doit s’appuyer sur le partage du savoir et la reproductibilité des données, ce qui n’est pas compatible avec les logiques de privatisation.
En ce sens, la science est éminemment démocratique et un contre-pouvoir puissant. Les activistes d’Act Up-Paris et d’AIDES, personnes vivant avec ou concernées par le VIH, se sont saisis des données issues des essais cliniques pour contraindre laboratoires et gouvernements à changer de cap. Les sciences humaines et sociales deviennent émancipatrices parce qu’elles identifient et dévoilent les oppressions, notamment racistes et sexistes, et permettent de les combattre. Et c’est précisément pour cela que les fascismes les combattent, les disqualifient et tentent de les censurer. La science est enfin déterminante pour la révolution écologiste qui vient, qui devra rompre avec les ravages causés par l’extractivisme capitaliste, largement produit lui-même d’une science domestiquée par les dominants et propriétaires. Enfin, la science est absolument nécessaire pour refonder une VIème république où la parole sera rendue aux citoyens par des conventions citoyennes et où leurs représentants pourront faire des choix éclairés notamment par les savoirs scientifiques.
Voilà pourquoi je plaide dans ce livre pour un véritable pari sur la connaissance, et pour faire de l’accès à l’enseignement supérieur un droit fondamental pour toutes et tous. Le droit à la poursuite des études, les libertés académiques et pédagogiquesdoivent redevenir les piliers d’un grand service public de l’enseignement supérieur et de la recherche.
Si les idées dominantes sont celles des classes dominantes qui profitent de l’ordre établi – y compris lorsque cet ordre est écocide –, alors des sciences populaires et accessibles apparaissent comme un contre-pouvoir plus que jamais nécessaire, pour nos démocraties comme pour notre environnement.
Ce livre est je le pense assez original, car il est le fruit d’une double expérience, celle du monde de la recherche à l’INRAE et celle de l’engagement politique – comme militant, syndicaliste puis député.
Avant d’être élu député en juin 2022, j’ai mené une carrière scientifique conventionnelle. Mes études à l’université Paris-XI m’ont conduit à un doctorat en Écologie fonctionnelle en 2004. Après un séjour postdoctoral au Centre d’études spatiales de la biosphère, j’ai eu la chance d’être recruté en 2005 rapidement comme chargé de recherche à l’INRAE. Pendant 17 ans, j’ai ensuite étudié la vulnérabilité et l’adaptation des forêts au changement climatique. C’est sur ce thème que j’ai défendu mon habilitation à diriger des recherches en 2016, avant de devenir directeur de recherche en janvier 2019.
Au cours de ma carrière scientifique, j’ai été animateur d’équipe, encadré de nombreux stagiaires et doctorants, participé à pléthores de projets et collaboré à une soixantaine d’articles scientifiques. J’ai donc pu assister de près à la grande transformation qu’a connue le champ scientifique en France dans les années 2000 : financement de la recherche par appels à projets, compétition exacerbée pour l’accès aux ressources, précarité des jeunes chercheurs, course à la publication, rigueur scientifique menacée par l’obsession du buzz…
Dès 2005, j’ai adhéré à la CGT-INRA, au sein de laquelle j’ai été membre de la commission exécutive, du bureau national puis porte-parole à partir de 2019. J’ai représenté le syndicat au conseil scientifique de l’INRA et j’ai été élu au sein de son comité technique. Ces expériences syndicales ont nourri ma réflexion sur les conséquences de la révolution néolibérale dans la recherche scientifique : perte de sens dans le métier, burn-out, souffrances au travail, harcèlement moral, démantèlement des collectifs…
En parallèle, j’ai travaillé à des propositions alternatives pour l’université et la recherche en corédigeant le livret consacré à l’enseignement supérieur et à la recherche de La France insoumise en 2017 et celui de l’Union populaire en 2022. J’ai poursuivi ce travail à l’Assemblée nationale, notamment en déposant une proposition de loi-cadre pour refonder le service public de l’enseignement supérieur et de la recherche et une sur les alternatives à Parcoursup. Je suis également auteur de quatre rapports parlementaires : PLF2023, PLF2024, PLF2026 et CEC. Ils m’ont permis de bien documenter le processus de démantèlement du service public de la recherche, qui progressivement menace les libertés académiques et pédagogiques.
Être à la croisée du savoir et du pouvoir m’a permis de réfléchir et d’échanger avec de nombreux acteurs sur les liens étroits entre politiques publiques, modes de gouvernance de la recherche et conditions concrètes dans lesquelles la science est produite aujourd’hui.
En ce sens, Sciences en résistance est ainsi un manifeste pour la science tournée vers l’action pour la résistance, ce qui n’a eu de cesse de m’animer. Car la science est un champ de bataille entre ceux qui gouvernent au nom des puissants et ceux et celles qui défendent les intérêts du plus grand nombre et la préservation des écosystèmes.
Je conclus d’ailleurs le livre avec ces phrases :
« J’espère que ce livre contribuera à raviver la mobilisation des scientifiques pour qu’ils et elles défendent une pratique émancipatrice de la science en France, mais aussi partout dans le monde. Il est minuit moins deux. Le néofascisme partout progresse. L’urgence est à la mobilisation contre les fake news, le racisme, le productivisme et les inégalités sociales. Les scientifiques doivent prendre part à ce combat !
La science est aujourd’hui menacée. À l’heure où Trump, le président des États-Unis, s’attaque directement aux scientifiques de son pays, il est temps que les scientifiques s’organisent et entrent en résistance.
En résistance pour inventer de nouveaux modèles d’organisation de la science qui préservent la liberté académique et la liberté pédagogique. En résistance contre l’appropriation de notre savoir par les multinationales. En résistance pour empêcher, partout où c’est possible, l’avènement de pouvoirs totalitaires d’extrême droite. En résistance pour protéger les savoirs acquis de la menace fasciste. »
Hendrik Davi
Pour commander le livre :
https://horsdatteinte.org/livre/sciences-en-resistance-pour-une-recherche-libre-et-emancipatrice/