De récentes recherches en sciences politiques comme celles de Vincent Tiberj montrent que la droitisation de la France « par le haut », celle du champ politique, ne se serait pas accompagnée d’une droitisation de lasociété française. Celle-ci serait au contraire de plus en plus tolérante et progressiste concernant la sexualité, la religion, l’égalité entre les femmes et les hommes, la peine de mort, l’usage des drogues, l’acceptation des minorités juives ou musulmanes et l’immigration. D’après les enquêtes menées depuis 1990 par la Commission nationale consultative des droits de l’homme (CNCDH) c’est le cas aussi des électeurs et électrices d’extrême droite y compris sur la question de l’immigration.
Et pourtant le Rassemblement national a gagné 8 millions de voix en 20 ans avec une poussée électorale très forte depuis 2017. Ses résultats lors de premiers tours d’élections législatives sont passés de moins de 3 millions de voix en 2017, à un peu plus de 4 millions en 2022 et près de 9.5 millions en 2024 soit 29,3% des voix (NFP 28%, Ensemble pour la République 20%). En 2024, il est, au second tour, le premier parti en termes de voix et de pourcentage des suffrages exprimés (32% avec un million de voix de plus que le NFP (25,68%), Ensemble pour la république 14,5%). Il passe de 8 député·es en 2017 à 89 en 2022 et 126 en 2024.
L’unité la plus large à gauche, un programme de rupture et la mécanique des désistements – quand elle s’est opérée – se sont montrés essentiels pour faire barrage à une majorité absolue du RN à l’Assemblée nationale, mais n’ont pas fait refluer le nombre de ses électeurices.
Stopper la progression fulgurante de ce parti sur le champ électoral nécessite de continuer à dénoncer sans relâche les idées portées par le RN, ses pratiques, son projet, son imposture sociale, écologique, démocratique et la présence de militant·es politiques de gauche et de syndicalistes dans les espaces où la parole progressiste est aujourd’hui peu relayée. Il s’agit aussi et dans le même temps de s’adresser aux électeurices d’extrême droite et par la connaissance de qui ils et elles sont et des raisons de leur choix, d’avancer des alternatives convaincantes à leur vote RN.
L’explication que le FN/RN se développerait surtout dans les territoires périurbains où se concentrerait une population blanche reléguée, déclassée, particulièrement victime de la crise économique et sociale – celles et ceux qui ont été appelé·es les « faché·es pas fachos » – et dont le vote traduirait une colère face à l’abandon, au mépris est contredite par un certain nombre d’études sociologiques récentes, basées à la fois sur des données statistiques et des entretiens sur un temps long sur les lieux de vie des électeurices RN.
En s’appuyant sur la sociologie politique qui a montré que le vote est l’expression de « préférences structurées collectivement et par affinités, et donc tributaires des milieux et contextes sociaux où s’effectue l’acte électoral », la plupart des universitaires ont ainsi renoncé à tirer des enseignements trop généraux et privilégient des études parcellaires afin d’examiner tous les méandres des choix électoraux. C’est par exemple le cas de Félicien Faury qui a enquêté sur les électeurices du Sud Est, de Benoit Coquard sur celles et ceux des campagnes du Grand Est ou de Violaine Girard qui a étudié une commune péri-urbaine située à 40km de la région de Lyon.
Félicien Faury l’explique : il s’agit de comprendre le vote RN « à l’aune des dynamiques collectives et non comme le fruit de biographies singulières, de dégager des tendances et non des essences » : pour lui « pencher » vers l’extrême droite n’est ni inéluctable, ni irréversible.
Par ailleurs, comme le souligne Luc Rouban, directeur de recherche CNRS au CEVIPOF (Centre de recherches politiques de Sciences Po) « le vote n’est jamais le résultat mécanique d’une représentation sur un seul terrain. Il résulte d’arbitrages entre plusieurs dimensions de la vie économique et sociale, dans la recherche du compromis qui semble le plus acceptable » à l’électeurice. Comme celles qui conduisent à un vote pour des candidat·es ou partis du reste de l’échiquier politique, les raisons du vote RN sont bien profondes et multiples.
Non pas UN mais DES électorats du RN
- Le vote RN dépend-il du lieu de vie ?
✓ Les électeurices sont-ils et elles plus enclin·es à voter RN en territoire urbain, périurbain ou rural ?
Les élections européennes de juin 2024 ont vu le RN arriver en tête dans 32 000 des 35 000 communes du Pays soit dans 93% d’entre elles. Le soir du 9 juin, la carte de France était entièrement brune. Elle l’était aussi le soir du premier tour des législatives : pour un score France entière de 35.5%, le RN obtenait 42,2% en territoire périurbain (rural sous influence : commune peu dense située/une aire d’attraction des villes de 50 000 ou + habitant·es), 41,9% en territoire rural (rural autonome : commune peu dense hors aire d’attraction des villes ou appartenant à une aire de moins de 50 000 habitant·es) et 31% en territoire urbain (dense ou de densité intermédiaire).
La comparaison entre vote urbain et vote rural montre un écart important pour les candidat·es d’extrême droite (et à la quasi inverse pour celleux de gauche) qui s’explique pour l’essentiel par le composition sociale des territoires. Les études montrent en effet que ce qui détermine le fait de voter RN, c’est avant tout d’être peu diplômé·e et d’appartenir plutôt aux catégories populaires, notamment la classe ouvrière.
Olivier Bouba-Olga, économiste, professeur des Universités à Poitiers, a montré que la comparaison du vote rural et du vote urbain à niveau de diplôme et tranche d’âge identiques ne laissait apparaitre pratiquement plus de différence.
Pour Benoit Coquard aussi, le survote RN en milieu rural s’explique par le fait que dans les milieux ruraux, il y a une concentration des catégories sociales porteuses du vote RN. « Le fait est qu’en milieu rural la population appartient plus à ces catégories légèrement moins diplômées que le reste de la population, plus éloignées des villes universitaires. Les citoyens vivant dans les milieux ruraux exercent plutôt des métiers manuels, plus contraignants physiquement, des métiers qui ne se télé-travaillent pas. »
Par ailleurs, les 30-55 ans sont les générations les plus marquées par ce qui commence à devenir une fidélité électorale au RN et cela est vrai autant en ville qu’à la campagne.
✓ Est-il juste de différencier les électeurices du Sud et du Nord de la France ?
Les électeurices RN dit·es « du sud » (principalement du quart Sud-Est de la France) sont souvent opposé·esà celles et ceux dit·es « du Nord » (Nord-Est de la France). Les premier·es seraient plus attaché·es à un vote culturel, identitaire, basé sur un refus de l’immigration, un rejet de l’islam, tandis que les second·es seraient plutôt porteurs et porteuses de motivations dites « économiques » et « sociales » comme la peur du chômage, les inquiétudes face à la baisse du niveau de vie. Cette opposition ne doit pas faire oublier ce qui lie les différents électorats du RN et en premier lieu la question du racisme.
- Vote-t-on RN selon sa classe sociale ?
Nonna Mayer rappelle que depuis sa création en 1972 l’électorat du FN/RN a évolué. Bourgeois aux élections européennes de 1984, c’est en 1988, chez les petit·es artisan·es et commerçant·es qu’il séduit le plus. Les études montrent que le socle électoral, désormais bien solidifié est constitué d’actifs et d’actives populaires peu diplômé·es, assez souvent propriétaires de leur logement et vivant plutôt dans le périurbain et le rural, mais elles montrent aussi que le RN pénètre aujourd’hui tous les milieux. Lors des élections européennes de juin 2024 la liste conduite par Jordan Bardella est arrivée en tête dans chaque catégorie socioprofessionnelle : elle obtient 53% des voix chez les ouvrier·es, 40% chez les employé·es mais aussi 20% chez les cadres (à égalité avec Raphaël Glucksmann) et 29% chez les retraité·es, historiquement peu enclin·es à voter pour le RN. Ce dernier indicateur est pour Félicien Faury «l’un des plus importants » pour le RN car «les retraité·es, et a fortiori les retraité·es des catégories sociales supérieures, sont celles et ceux qui votent le plus».
- Un vote RN en lien avec le niveau d’études
La faible dotation en capital culturel est un trait commun et stable dans le temps à tout l’électorat lepéniste. Aux législatives de 2024, parmi l’ensemble des électeurices, 49% des personnes ayant un niveau de formation inférieur au bac ont voté pour un·e candidat·e RN (NFP 17%) pour 38% des détenteurs et détentrices du seul baccalauréat (NFP 26%), 32% des électeurices à bac + 2 (NFP 28%) et 22% des bac +3 et plus (NFP 37%). Cependant la proportion des électeurs et électrices du FN puis du RN ayant au moins le niveau de la licence est progressivement passé de 1,5% en 2007, à 15% en 2022, pour atteindre 19% lors des élections européennes de juin 2024 et 20% dans les intentions de vote pour le premier tour des législatives. Pour les chercheurs et chercheuses, le déclassement (décalage entre la profession occupée et le niveau de diplôme) reste un élément d’explication central de ce ralliement progressif des diplômé·es de droite. En moyenne 46% des électeurices RN sont déclassé·es professionnellement au regard de leur niveau d’étude. Mais la proportion de celles et ceux qui ont voté pour Marine Le Pen au premier tour de l’élection présidentielle de 2022 et qui disposent d’un diplôme d’études supérieures au moins du niveau de la licence sont déclassé·es professionnellement à 67%.
- Un vote RN en fonction de l’âge ?
Aux 1er tour des élections législatives de 2024, si les jeunes sont celleux qui ont le plus voté pour le NFP (48% des 18-24 ans et 38% des 25-34 ans), ils et elles ont aussi voté en nombre pour le RN : 33 % des 18-24 ans et 32 % des 25-34 ans.
Le vote RN arrive en tête chez les 35-49 ans (36%), chez les 50-59 ans (40%), chez les 60-69 ans (35%). Il n’y a que chez le plus de 70 ans qu’il arrive en deuxième position (29%) derrière Ensemble pour la république (32%)
- Et le fameux gendergap ?
Les chiffres sont ceux se rapportant aux femmes et aux hommes.
Les élections européennes de 2024 ont semblé acter la fin d’une différence récurrente entre les femmes et les hommes qui voulait que les femmes votent moins pour l’extrême droite que les hommes. Ainsi, si le % de femmes votant pour le FN/RN augmente depuis 2012, il a bondi en 2024, passant de 20% en 2019 à 30%pour 32 % des hommes.
Un « effet Marine Le Pen » est souvent avancé, attribuant la moindre réticence des femmes à voter pour le RN à sa dédiabolisation et au fait que Marine Le Pen soit elle-même une femme. Des explications plus structurelles sont également mises en avant en particulier la précarisation croissante des emplois dans certains secteurs des services où les femmes sont plus nombreuses et désormais aussi soumises à l’insécurité économique que les hommes de classes populaires.
Les raisons/ressorts du vote RN
Les électorats du Rassemblement National ne justifient pas leur vote de la même manière, ni ne manifestent le même attachement au RN, parti politique. Leur élargissement complexifie encore la question des raisons d’un tel vote.
Un élément semble faire consensus entre chercheurs et chercheuses : les électeurices RN, n’ont aucunevolonté de bouleverser l’ordre établi et sont au contraire nostalgiques d’un passé révolu. Le RN ne s’y est d’ailleurs pas trompé, puisqu’il ne propose rien d’autre que de s’inscrire dans la trajectoire poursuivie par le capitalisme français au cours des dernières décennies. Pour Stéfano Palombarini il s’agit pour le RN de juste promettre de protéger d’abord les « vraiment français » des conséquences des crises qui vont continuer de se succéder dans le cadre d’un néolibéralisme tout sauf mort.
Un deuxième élément est, lui, discuté chez les chercheurs et chercheuses, c’est celui de l’importance du racisme dans le choix des électeurices qui votent pour le RN.
Félicien Faury le rappelle : la plupart des enquêtes électorales sur le vote d’extrême droite convergent pour souligner l’importance cruciale du racisme dans le choix de ce vote, « qu’on le mesure par autodéclaration, à l’aune du rejet spontané des immigré·es et étranger·es, de l’hostilité vis-à-vis des groupes jugés non natifs ou encore des échelles d’ethnocentrisme qui enregistrent l’intensité des préjugés négatifs à l’égard des groupes racialisés ». Selon une enquête de la CNCDH de 2015 parmi les personnes déclarant une proximité partisane avec le FN/RN, 43% se déclarent elles-mêmes « plutôt raciste » et 39% « un peu raciste » soit un total de 82% à s’auto proclamer comme racistes d’une manière ou d’une autre, ce qui est exceptionnellement élevé par rapport aux citoyen·nes proches d’autres partis politiques.
Mais, beaucoup de débats récents ont mis en opposition, d’un côté les motivations électorales dites « économiques » et « sociales » (la peur du chômage, les inquiétudes face à la baisse du niveau de vie), et de l’autre des raisons désignées comme « culturelles » ou « identitaires » (le refus de l’immigration, le rejet de l’islam). Or, distinguer ces motivations pourrait revenir à se demander ce qui compte le plus entre le racisme des électeurices RN et leurs positions de classe. Outre qu’elle place le racisme tout entier du côté du culturel (en niant les conséquences proprement matérielles des discriminations raciales), cette lecture pose problèmepuisqu’elle fait comme si les enjeux sociaux et raciaux ne pouvaient aller de pair. Vouloir classer les préoccupations principales en opposant par exemple chômage et immigration, c’est empêcher d’analyser les raisonnements par lesquels ils sont justement liés.
La force de l’extrême droite n’a pas résidé dans sa capacité à imposer « un seul » thème, celui de l’immigration, dans le débat public, mais plus précisément à proposer sans relâche des jonctions entre cette thématique et une liste toujours plus longue d’autres enjeux sociaux, économiques et politiques.
Les articles, ouvrages, entretiens de Nona Meyer, Félicien Faury, Benoit Coquard, Violaine Girard, Vincent Tiberj analysent le racisme au cœur du vote RN, le structurant. Il est en toile de fond de quelques-uns des ressorts du vote RN présentés ici.
- Ce qui semble être une constante : l’insatisfaction vis-à-vis du système de redistribution des richesses
✓ La peur du déclassement
Au premier tour de la présidentielle de 2022, 68% des électeurices de Marine Le Pen considèrent que la société française est injuste. Mais la réponse apportée par les extrêmes droites, n’est pas celle d’une redistribution sociale plus généreuse (ce qui reste l’apanage de la gauche) mais celle d’une critique des conditions dans lesquelles fonctionne le système social français.
Sur le territoire de l’enquête de Félicien Faury, la région Sud-PACA, les électeurices ont un emploi plutôt stable, peu délocalisable parce que dans le secteur des services, moins exposé·es au chômage donc. Ils et elles vivent pourtant leur situation économique et sociale comme « incertaine et fragile », manifestant une inquiétude croissante à l’égard de leur pouvoir d’achat et de leur niveau de vie. Tout en ayant le sentiment de « s’en être sorti·es », de n’être « pas à plaindre » ni « dans le besoin », tou·tes conçoivent leur situation économique comme ne permettant pas d’envisager l’avenir avec sérénité qu’il s’agisse de faire face à d’éventuelles difficultés financières ou d’accidents de la vie ou de répondre à des aspirations jugées légitimes (être propriétaire, financer la scolarité et les études de leurs enfants etc).
Ils et elles se perçoivent comme « trop haut pour bénéficier du soutien de l’état » sans pour autant être dans une situation suffisamment confortable : « on n’est pas riche pour autant ».
✓ Un puissant moteur : le ressentiment
Le ressentiment s’accompagne d’une dénonciation des groupes sociaux du bas qui « reçoivent beaucoup sans rien faire ». La valorisation du travail propre aux électorats du RN a ainsi pour revers la condamnation des « assisté·es » c’est-à-dire des pauvres considéré·es comme oisifs et oisives ne cherchant pas réellement à obtenir un emploi alors que comme c’est affirmé régulièrement « du travail il y en a ». « On taxe les gens qui travaillent et les branleurs on leur donne tout ».
La figure du « branleur » recoupe très régulièrement, notamment dans le Sud-est, celle de l’immigré·e, de l’étranger·e, de l’arabe. L’octroi des aides est jugé d’autant plus injuste voire scandaleux qu’il concerne des personnes qui ne travaillent pas et qui « en plus » se révèlent « moins françaises » que les membres des classes moyennes et populaires blanches dont les électeurices du RN font partie. Le rejet de l’immigration se fait par la figure de l’immigré chômeur « volant de manière indirecte les travailleur·euses français·es par le biais des prélèvements/cotisations et donc avec le concours de l’Etat ».
Les électeurices du RN contribuent ainsi à orienter les jugements les plus virulents vers « le bas » de l’espace social et non par exemple vers les fraudeurs fiscaux des classes supérieures. Les formes visibles du chômage et de la pauvreté au café, dans les squares (et il est vrai que les immigré·es et descendant·es d’immigré·es du Maghreb et d’Afrique subsaharienne sont surexposé·es au chômage et plus encore dans la région Sud-PACA) viennent activer et entretenir quotidiennement le discours hostile aux « assisté·es » : « voilà à quoi servent nos impôts ! ».
✓ Alors qu’elles et eux travaillent dur et ne sont pas reconnu·es
Pour Luc Rouban, le vote RN intègre une revendication sociale de reconnaissance et de méritocratie. La France souvent stigmatisée par les dirigeant·es des partis de droite comme un pays d’assisté·es, serait plutôt un pays de méprisé·es. La mise en relation du niveau de fierté de son métier avec le vote du premier tour de l’élection présidentielle de 2022, montre que c’est dans l’électorat de Marine Le Pen qu’il est le plus bas. Par ailleurs toujours pour Luc Rouban, seuls 30% des catégories populaires, 37% des catégories moyennes et 56% des catégories supérieures sont à la fois fiers de leur travail et reconnus pour celui-ci. Ses études le conduisent à la conclusion selon laquelle amors que le travail est peu ou mal reconnu en France, le RN a su capter cette attente d’une reconnaissance des métiers et notamment de tous les métiers qui font vivre les territoires (pêcheurs en Bretagne ou Normandie, agriculteurices).
- Une autre constante : la peur du déclassement collectif
✓ La peur de la dégradation réputationnelle de leur commune, quartier, maison et du déclassement collectif
Les enquêtes menées par Violaine Girard et Félicien Faury se rejoignent : les classes moyennes et certaines fractions des classes populaires – dont l’accession à la propriété s’inscrit souvent dans une stratégie d’éloignement des cités HLM – craignent l’arrivée dans leur voisinage d’habitant·es issues des classes populaires les plus basses et des populations immigrées.
Perçue comme « un mauvais présage » la présence et/ou le projet de construction de logements sociaux sont systématiquement associés à l’installation de familles immigrées. Comme si les personnes non blanches étaient assimilées à la pauvreté, voire à l’insécurité, marquant négativement et dévalorisant par leur simple présence les territoires où elles s’installent. Les électeurices du RN déplorent la fuite de celles et ceux qui en font le choix, renforçant le sentiment de déclassement collectif de celles et ceux qui restent : « quand vous habitez dans un quartier qui était plus ou moins riche à une époque et qu’à côté l’immigration achète (…)avec le bordel (…) lié à tout ça : les cambriolages, (…) les brûlages de voitures (…) en fait (…) les gens partent (…) et les populations maghrébines achètent parce que c’est moins cher parce que personne d’autre ne veut y habiter ».
L’évaluation subjective de son quartier et de ses évolutions influe sur les orientations électorales. Les personnes se déclarant proches du RN pensent plus que la moyenne que la qualité de leur commune/quartier s’est dégradée au cours du temps. Parmi les causes avancées, se trouve aussi plus que la fermeture de commerces de proximité dans les centres villes, le type de ceux qui demeurent au cœur des bourgs. Objet de toutes les critiques, les épiceries arabes, restaurants turcs, cafés pour les maghrébins sonnent comme un indice négatif de l’évolution du centre-ville et sont particulièrement sujets de stratégies d’évitement.
✓ Le schème de l’invasion
Les bars repris par des immigrés musulmans ne proposent plus d’alcool. Pour Félicien Faury « cette particularité parce qu’elle contredit les habitudes de consommation du groupe majoritaire fait partie intégrante du répertoire des indignations ordinaires locales s’insérant aisément au sein des discussions quotidiennes ».
Au-delà des seuls enseignes commerçantes c’est plus largement l’activité sociale elle-même de ces minorités qui est mise en cause, elles qui font de leur lieu de résidence un lieu de vie, c’est-à-dire aussi un espace de consommation, d’éducation, de loisirs, de sociabilité amicale ou professionnelle et parfois aussi religieuse. Si la formule de grand remplacement n’apparaît pas telle quelle, c’est bien ce même schème de « l’invasion »qui circule dans les discours.
✓ Une menace symbolique mais aussi économique
Cette « invasion » est perçue comme une menace symbolique pour le style de vie dominant de ces territoires mais aussi comme un risque proprement économique qui pèse sur les investissements résidentiels des habitant·es.
Pour beaucoup d’électeurices du RN du Sud PACA, l’achat ou la construction d’une maison représente l’aboutissement d’une ascension socioprofessionnelle. Parce qu’ils et elles se situent dans les possibles résidentiels communs à beaucoup de ménages immigrés de classes populaires ou de petites classes moyennes, ils et elles se retrouvent très vite en situation de ce que Félicien Faury appelle « cohabitation indésirable ». Ce plaisir d’avoir une « maison à soi » apparaît ainsi comme « gâché par le sentiment d’une progressive dévalorisation économique, sociale et réputationnelle de leur lieu de vie qui met en péril la stabilité acquise ». Cette intranquillité ici éprouvée par les habitant·es sous le prisme territorial, suscite tristesse et amertume face à l’impossibilité potentielle de maintenir la valeur de leur logement et de préserver leur ancrage local dans leur commune et dans leur quartier. De façon significative semble-t-il, s’exprime un refus très vif que les enfants reproduisent leurs propres choix résidentiels « jamais je ne dirai à ma fille de venir s’installer ici ».
✓ Le sentiment d’être coincé·es
Les électeurices RN du Sud-PACA qui n’appartiennent ni aux classes supérieures, ni au groupe doublement subalterne que sont les classes populaires racialisées, se disent coincé·es entre des espaces enviés mais inabordables d’un côté, indésirables et repoussoirs de l’autre.
Mais la résignation liée à l‘augmentation des prix provoquée par l’installation des plus aisé·es contraste avec la manière dont les présences non blanches associées à l’immigration sont au contraire perçues comme évitables. Dans les discours, l’immigration devient un fait social politisée au sens où il est à leurs yeux tout à fait possible, si les politiques le souhaitaient réellement, de réguler de façon très restrictive les flux migratoires voire de les inverser par les reconduites aux frontières et les expulsion.
- Des territoires différents mais un même désir d’affirmer son appartenance au groupe majoritaire
L’espace social est structuré et contraint racialement. Le racisme du vote des électeurices du RN et les justifications qui l’entourent ne peuvent être ramenés à une réalité strictement individuelle, déconnectés des structures et institutions dans lesquelles ils s’insèrent. Pour Félicien Faury voter à l’extrême droite, c’est souhaiter agir (à son échelle) sur la « structure raciale de la société ».
✓ Voter à l’extrême droite c’est aussi se positionner dans la hiérarchie raciale
Alors qu’il n’existe de minorités que dans leur mise en rapport avec un groupe instauré comme majoritaire, et inversement, voter RN peut être vécu comme une modalité d’inclusion au sein du groupe majoritaire et de démarcation avec les groupes minorisés. Une façon parmi d’autres de se maintenir ou de se réhausser symboliquement dans la hiérarchie raciale telle qu’elle est perçue à l’échelle individuelle.
Pour rappel, cette hiérarchie conduit à ce que certaines migrations soient bien davantage refusées que d’autres. En 2022, 77% des électeurices de Marine Le Pen distinguaient le cas des réfugié·es ukrainien·nesde celui des migrant·es non européen·nes.
Dans le sud-PACA, l’opposition entre les migrant·es parfois dits « européen·nes » et les autres, maghrébin·eset turc·ques principalement, est très fréquente. Cette distinction fait d’ailleurs souvent écho à l’histoire familiale des électeurices dont beaucoup ont des origines polonaises, italiennes, espagnoles… même si celles-ci remontent à plusieurs générations.
Félicien Faury nous apprend que ceci est régulièrement rappelé, le plus souvent à travers « le récit idéalisé de l’intégration de ces immigré·es en soulignant à la fois leur bonne volonté assimilationnistes, leur désir de travailler et de vivre à la française, et leur conformité culturelle (leur mode de vie) au pays d’accueil « On est en France on fait comme les Français » ». Cette intégration ou celle de leurs aïeux présentée comme réussie permet de légitimer les positions xénophobes vis-à-vis des migrations non blanches, des « autres » immigré·es qui à « quelques exceptions près ne respectent pas le pays ». A une xénophobie conçue comme hostilité indifférenciée, on oppose un ciblage des aversions. Voter RN, « c’est pas être raciste : c’est les arabes qui nous emmerdent c’est pas pareil ».
✓ Voter RN c’est acter sa qualité de bon·ne français.e et tenter d’échapper à sa propre minorisation
Par ailleurs manifester de l’hostilité à l’égard de certaines minorités ethnoraciales permet de marquer sa propre assimilation. Le rejet des immigré·es non-blancs et non blanches et de leur descendant·es permet de s’inclure ou de se maintenir au sein du groupe majoritaire d’un point de vue racial. Il faut pouvoir désigner moins blanc que soi pour pouvoir prétendre être intégré·e au groupe blanc. Dans le même ordre d’idée, souligner ne plus se sentir chez elles et eux, c’est pour les électeurices du RN rappeler d’une certaine façon qu’ils et elles le sont et qu’il est légitime qu’ils et elles le soient. Aussi, souligner la différence de certain·es, c’est se placer du côté de la non-différence, de la norme légitime, c’est s’inclure soi-même (ainsi que sa filiation) au sein du groupe majoritaire.
Les chercheurs et chercheuses le constatent « Stigmatiser plus stigmatisable que soi, le prouver par un vote d’extrême-droite, c’est acter sa qualité de bon français qu’il devient plus difficile d’assimiler à l’inassimilable ».
Souvent présenté ou vécu comme un vote protestataire ou antisystème le choix électoral du RN apparaît donc comme un vote avant tout d’intégration, de mise en conformité avec le groupe national majoritaire. « Voter RN c’est faire preuve du rejet d’un « eux » pour être intégré·e à des « nous » vecteurs de respectabilité, pour ainsi dire « montrer patte blanche » comme le résume Félicien Faury. C’est aussichez des individus dominés du point de vue du système de classes, une manière de conserver ou fortifier sa position dominante sur le plan racial, au sein de l’espace social, d’échapper à l’éventualité d’être soi-même minorisé·e.
- Quand le vote RN apparait comme une alternative légitime
Dans la configuration nationale actuelle, le vote Le Pen se dit et s’assume de plus en plus facilement. Si les électeurices ont conscience que voter pour Marine Le Pen est un choix électoral potentiellement stigmatisant, les travaux de Benoit Coquard et Félicien Faury montrent que c’est loin d’être le cas dans leur vie quotidienne, au cours des interactions concrètes avec leurs proches et leurs connaissances.
Pour beaucoup le vote RN est un vote normal, au sens où il se conforme aux « normes sociopolitiques locales » et rencontre l’assentiment des personnes avec lesquelles les électeurs et électrices partagent des expériences de vie communes. La consonance politique des entourages fonctionne pour tous les milieux sociaux et politiques, pour toutes les orientations électorales, et le vote RN ne fait pas exception. Tou·tes les électeurs et électrices rencontré·es par Félicien Faury ou Benoit Coquard ont en effet autour d’elles et eux des personnages qui partagent leurs préférences électorales (proches familiaux, connaissances professionnelles ou amicales, parfois juste voisins). Benoit Coquard et Violaine Girard témoignent du fait que dans les territoires ruraux du Grand-Est en déclin du fait de la désindustrialisation, ou périurbains de la région de Lyon actifs du fait de l’installation d’entreprises de secteurs variés (logistique, textile) ouvrier·es, employé·es et chômeurs et chômeuses sont culturellement proches des petits patrons et artisans qui, ayant réussi, apparaissent comme exemples à suivre, et des autres membres de la petite bourgeoisie locale pourvoyeuse de postes. Ils partagent de mêmes loisirs – la chasse et le football notamment –, témoignent d’un même attachement à la propriété individuelle et de mêmes représentations relatives aux « assisté·es ». Benoit Coquard fait part de tous ces temps d’échanges que représentent, en ruralité, les déplacements professionnels en camionnette avec le chef d’équipe et/ou le patron au cours desquels la convergence de points de vue sur les valeurs, les goûts, la distance vis-à-vis du monde scolaire « et du pôle culturel largement associé aux grandes villes » s’expriment, renforcée notamment par l’absence des contre discours que pourraient apporter des organisations syndicales inexistantes dans ces territoires. Patrons et notables locaux, fièrement de droite et d’extrême droite, se font les relais informels de partis politiques, imposant l’idée d’une méritocratie par le travail qui justifie à la fois le respect d’une hiérarchie sociale par le capital économique et la stigmatisation des plus précaires. On imagine la difficulté pour un·e ouvrier·e ou un·e employé·e à se déclarer publiquement de gauche, quand se dire « de droite » ou « pour Le Pen », c’est déjà(dans les logiques réputationnelles dont Benoit Coquard dit qu’elles sont omniprésentes dans ses enquêtes)s’assurer un minimum de respectabilité.
Le vote RN est la résultante de deux processus : un vote pour avec des raisons validées collectivement de choisir un bulletin Le Pen, mais aussi un vote contre, de rejet, lui aussi validé collectivement, des autres partis politiques potentiellement concurrents au RN.
✓ « Si l’extrême est en réalité la norme, alors ce choix électoral cesse d’être déviant ».
La normalisation politique du RN passe par sa normalisation sociale, par des processus qui conduisent à ce que voter RN devient non plus honteux mais accepté, voire valorisé, dans certains milieux et dans certains groupes. Pour les chercheurs et chercheuses « il est frappant de constater que beaucoup d’électeurs et électrices RN évoquent le caractère généralisé de leurs propres opinions et ressentis « tout le monde pense ça ici », « tout le monde vous le dira », « je suis pas le seul à dire ça » ». Cette dimension collective et partagée produit de puissants effets de validation du bien-fondé de cette préférence électorale, qui permettent en retour de neutraliser les diverses stigmatisations dont ce vote peut encore faire l’objet.
Les succès électoraux croissants du RN dans certains territoires légitiment encore, par un mécanisme d’auto-renforcement, ce même vote au niveau individuel. Partagé par un nombre croissant d’électeurices, le vote RN peut alors être présenté non plus comme pathologique mais « logique », non plus extrême mais « bien normal ».
Le vote RN n’est pas un repli sur soi, ni une crise du lien social mais au contraire le produit de sociabilités partagées et la marque d’un sentiment d’appartenance à certains groupes sociaux auxquels on s’identifie positivement. Les électeurices interrogé·es ont toutefois conscience qu’il reste stigmatisé dans d’autres régions de l’espace social, au sein d’autres fractions de classes.
✓ L’expérience authentique pour parer les jugements négatifs (de la gauche)
Les jugements négatifs sur le vote Le Pen peuvent être ressentis par ses électeurices comme une mise en accusation de leur propre être social par des personnes qui n’ont pourtant jamais été à leur place. D’où, par compensation, la légitimation de ce vote par le récit d’un vécu, de situations concrètes, qui procure un crédit symbolique à opposer à ceux qui pensent « savoir sans avoir vu, connaître sans avoir connu ».
Le vote RN s’inscrit dans ce sentiment d’avoir subi des épreuves et découvert progressivement une certaine vérité sur la conflictualité de la vie sociale. Et ce, à l’inverse de ces individus (très souvent assimilé·es à la gauche) « qui ne voient pas le problème parce qu’ils n’en ont pas, qui donnent des leçons parce que la vie ne leur en a pas donné ». Il est reproché alors à ce camp politique une forme de suffisance et d’hypocrisie. Ces gens qui s’affirment de gauche pensent toujours mieux savoir tout en bénéficiant de conditions de vie relativement privilégiées.
- Le rejet des élites culturelles
Cette figure moralisatrice est incarnée par les profs, les artistes, parfois aussi les journalistes, soit les catégories les plus pourvues en capital culturel et spécialisées dans l’usage de la parole et des symboles. Pour les électeurices du RN ce sont ces élites proprement culturelles qui suscitent le plus d’hostilité et de défiance.
La faiblesse relative du capital culturel des électeurices RN par rapport à leur capital économique, et en particulier au sein de l’électorat lepéniste du Sud-PACA, a des implications importantes sur les manières subjectives d’apprécier sa propre place au sein de la société. De fait, celles et ceux rencontré·es par Félicien Faury, Benoit Coquard ou Violaine Girard ont le sentiment de devoir leur position sociale moins à leurs investissements scolaires qu’à leurs efforts au sein de la sphère professionnelle. « C’est le travail, plus que l’école qui leur a permis d’accéder à un emploi (relativement stable) et à un petit patrimoine (l’achat d’une maison notamment) ». Ce type de trajectoire et de positionnement se traduit par la valorisation d’un style de vie orienté davantage vers la réussite économique que vers l’accès à des ressources culturelles. C’est alors une certaine forme de « mépris de classe », qui est ici perçu dans les leçons données par les petites élites culturelles. A contrario Félicien Faury et Benoit Coquard ont observé au sein des groupes qu’ils étudiaient une valorisation des élites plus strictement économiques y compris locales (les chefs d’entreprise connus, le petit patronat) qui « ont réussi en travaillant ».
Toutefois, la figure valorisée du « bon patron » ou du « type qui a bien mené son affaire » s’oppose à des figures négatives de banquiers, rentiers, grands patrons, parfois actionnaires qui « se gavent » en accumulant de l’argent de façon indue et excessive et s’écartent ainsi d’une économie morale valorisant le travail, le mérite, et la mesure. Dénoncée lorsqu’elle est exubérante et ostentatoire, la richesse est aussi pointée du doigt lorsqu’elle est jugée illégitime, bénéficiant à des « fils-à-papa », des grands propriétaires ou « financiers », qui « regardent juste l’argent rentrer ». Pour autant, l’hostilité des électeurices du RN à l’encontre des groupes dominants du pôle économique est largement plus restreinte que celle réservée aux groupes fortement dotés en capital culturel.
- L’aversion électorale de la gauche
Les affinités et aversions entretenues par les électeurices RN vis-à-vis d’autres groupes sociaux se retrouvent dans leurs manières de juger les différentes formations partisanes. La gauche étant considérée comme systématiquement favorable aux immigré·es et oubliant que l’abstention électorale de ces groupes est particulièrement forte dans les quartiers populaires, il est relativement acquis que les minorités votent en faveur de ce camp politique. La gauche est donc le nom donné par les électeurices RN à cette synthèse politique amalgamant « cultivé·es » et « minorités » et allant de ce fait à l’encontre, sur tous les plans, de leurs propres intérêts.
- Mais de la droite aussi
Si l’aversion électorale envers la droite est moindre, les travaux de Félicien Faury témoignent toutefois de la perte grandissante de légitimité de ce camp politique aussi. A l’échelle nationale et dans les dernières décennies, c’est la droite déçue bien plus que la gauche qui a avant tout alimenté les succès lepénistes. Les critiques portent sur le rapport à l’argent des élu·es de droite, leur richesse, les affaires de corruption, qui renforcent le ressentiment à l’encontre d’une droite qui « se gave » et qui « n’est pas là pour nous ». La délégitimation progressive des partis concurrents de l’extrême droite et des groupes qu’ils représentent renforce ainsi, lorsqu’elle ne pousse pas à l’abstention, la légitimité du vote RN.
- Au sein d’une défiance généralisée des politiques, un vote en conscience
D’où qu’ils et elles viennent, les acteurs et actrices politiques sont le plus souvent envisagé·es comme un tout, suscitant un même scepticisme, une sorte de méfiance de principe quand il ne s’agit pas de marques de dégoût. Félicien Faury parle d’une tendance croissante à l’indifférenciation dans la perception des positionnements au sein du champ politique. Parce qu’ils et elles ne vivent « absolument pas comme nous », ils et elles ne peuvent être sensibles aux préoccupations quotidiennes des citoyen·nes qu’ils et elles sont supposé·es représenter. Très fréquemment taxé·es de « profiteurs » voire de « pourris » ou de « voleurs » qui utilisent leur position de pouvoir à des fins personnelles et financières, les politiques sont aussi accusé·esd’être de « beaux parleurs » utilisant leurs « beaux discours » pour mieux « nous la mettre à l’envers ».
Pour beaucoup de ses électeurices, le RN ne déroge pas à cette défiance « ça reste un parti politique ». « Pour s’en mettre dans les poches, la famille Le Pen c’est pas des tristes non plus ». Cependant le RN est à leurs yeux le seul parti qui peut peut-être faire quelque chose contre « l’hémorragie migratoire qu’il y a actuellement ». Même s’il peut être parfois désabusé, le vote pour Marine Le Pen repose sur la conviction qu’une fois son parti au pouvoir, celui-ci a minima ne soutiendra pas ces groupes repoussoirs que sont « les immigrés » ou « les musulmans ». Pour ces électeurices qui n’ont pas encore cédé à l’abstention (en tout cas pour les élections présidentielles), le RN constitue le moins mauvais terme d’une alternative contrainte par l’état de l’offre politique. C’est en connaissance de cause qu’ils et elles continuent à voter pour ce parti, orienté·es par des aspirations sociales et politiques spécifiques portées par l’extrême droite.
- Un vote aussi parfois enthousiaste
Un même geste électoral peut se traduire par une gamme variée de niveaux d’adhésion. Il est à noter que même sur fond de désintérêt grandissant pour la politique, le RN et plus encore la figure de Marine Le Pen, peuvent également être sources d’espoir. Les électeurices disent comprendre ce que dit Marine Le Pen et ont par conséquent le sentiment que Marine Le Pen les comprend. Les discours activent des dispositions xénophobes latentes, lesquelles vont être nourries et renforcées par l’espoir d’un changement de l’ordre social et notamment racial existant. Marine Le Pen assure à ses électeurs et électrices des prises sur le monde social et politique qui les entourent. Même si l’ensemble du programme du RN reste peu connu, l’attachement éprouvé pour la figure, les paroles et les idées de « Marine » vient légitimer cette option électorale dans son ensemble. Pour Félicien Faury « L’identification a un parti, connu et reconnu ici par sa présidente, vient servir de filtre perceptif : Pour les électeurs et électrices RN, Marine Le Pen fait foi et constitue dès lors leur principal repère électoral ». On la connait, on l’identifie, on s’en souvient. Si cette marque Le Pen fonctionne comme repoussoir pour des parts encore importantes de l’électorat, elle permet aussi de consolider la confiance d’électeurs et électrices qui penchent vers l’extrême droite mais sont potentiellement tenté·es par l’abstention. De ce point de vue la longévité politique paie, par l’empreinte qu’elle permet de laisser dans la mémoire électorale des citoyen·nes notamment chez celles et ceux pour qui, et ce sont les plus nombreuses et nombreux, la politique n’est pas un enjeu central dans leur existence.
- Un vote RN dédramatisé
La dédramatisation d’une possible victoire de Marine Le Pen à l’élection présidentielle est régulièrement justifiée par l’impuissance des politiques de manière générale à changer quoi que ce soit ou du fait des contre-pouvoirs supposés puissants dans le contexte français. En outre, la potentielle culpabilité de voter RN est surmontée par les électeurices qui ne jugent pas ce parti aussi dangereux qu’on le présente parfois.
Félicien Faury a pu constater à quel point l’idée que le RN se serait transformé en un parti moins radical s’impose comme une vérité admise et sert de justification spontanée au vote pour Marine Le Pen. Jean-Marie Le Pen et sa fille sont très souvent comparé·es, le premier étant régulièrement qualifié de « fou » ou de « violent » quand la seconde bénéficie des allures de la respectabilité et de l’apaisement.
Ainsi, même si la préférence nationale constitue toujours la clé de voûte du programme lepéniste, que les continuités de son projet politique l’emportent sur les ruptures, il semble évident pour une part croissante de l’électorat que « quand même la fille n’est pas le père », que « aujourd’hui n’est plus autrefois, il ne faut pas exagérer ».
Si l’on en croit les enquêtes d’opinion alors que le parti lepéniste a été considéré comme un danger pour la démocratie par une très large majorité de la population française jusqu’à la fin des années 2000, cet avis n’est désormais partagé, pour la première fois, que par moins de la moitié des électeurices. C’est cette évolution dans la perception générale du RN qui permet à certaines personnes globalement peu intéressées par la politique, plutôt à droite mais se décrivant comme une personne « pas du tout extrémiste » de franchir le pas et de déposer un bulletin Marine Le Pen dans l’urne. La petite musique de la dédiabolisation est bienparvenue à s’ancrer dans les représentations communes faisant du vote pour l’extrême-droite un acte dédramatisé, presque banal.
Valérie Soumaille