Cette note s’inscrit dans la situation immédiate (c’est pourquoi elle est datée) et se concentre sur l’évolution récente des relations Etats-Unis/Europe. Elle est sélective. Elle mériterait notamment d’être complétée en ce qui concerne les Etats-Unis par une analyse de la situation intérieure du Trumpisme, et des résistances qu’il rencontre, comme facteurs qui peuvent éclairer la radicalisation à laquelle nous assistons. Comme il est dit, elle est prospective : l’idée étant de formuler quelques hypothèses de travail sur les enjeux de la situation pour l’Europe et les réponses à construire.
1/ Prendre les menaces de Trump au sérieux
Le coup de force contre le Venezuela a été perçu à juste titre comme un signal fort d’accentuation de la pression impérialiste des Etats-Unis et de la radicalisation des options militaires, économiques et politiques auxquelles ils peuvent avoir recours. On peut y voir un tournant. Depuis, nous assistons à l’accélération extrêmement inquiétante de Trump sur son projet d’annexion du Groenland.
Les objectifs liés à l’accaparement de ressources rares et l’enjeu stratégique, économique et militaire, que représente le contrôle d’une nouvelle route ouverte maritime entre l’Atlantique Nord et le Pacifique Nord sont des moteurs puissants. Arnaud Orain1 notamment, a souligné le rôle de l’émergence chinoise sur le terrain de la puissance navale dans le déploiement du nouvel impérialisme états-unien selon des axes qui manifestent son obsession pour le contrôle des routes et infrastructures du transport maritime (canaux, ports, routes, passages).
Cela dit, nombreux sont celles et ceux qui soulignent également que les Etats-Unis, compte tenu des accords qu’ils ont avec le Danemark, n’ont pas nécessairement besoin d’annexer le Groenland pour le contrôler. Par conséquent il faut aussi insister sur d’autres facteurs qui motivent les provocations et l’escalade de Trump. En particulier la volonté de détruire l’ordre international issu de 1945, et aussi d’alimenter la conflictualité avec l’Europe et de l’installer dans une relation de domination brutale.
2/ La « guerre commerciale » c’est déjà la guerre
Dans cette optique, même s’il ne s’agit pas au sens propre d’une « guerre », il faut prendre la vraie mesure de la logique dans laquelle se sont engagés les Etats-Unis dès le printemps dernier avec la guerre commerciale et douanière.
Comme l’écrit Maud Quessard2 on assiste à l’arsenalisation des outils économiques par l’administration Trump. Dans cette configuration, le commerce, la technologie et même la monnaie deviennent des moyens de coercition alignés sur les priorités idéologiques et géopolitiques de la Maison-Blanche. Les relations bilatérales sont réévaluées en fonction de leur alignement avec les intérêts américains. Cette approche ne se limite pas aux adversaires, elle affecte aussi les alliés traditionnels.
En ce qui concerne l’Europe, l’administration Trump 2 a ainsi combiné depuis le printemps dernier le chantage au retrait de l’OTAN avec la pression pour imposer un protectionnisme douanier asymétrique et l’ouverture illimitée de l’UE aux opérateurs géants du numérique états-unien. On a vu depuis l’usage qu’elle pouvait faire des mesures de guerre commerciale, en termes de coercition et de représailles contre les états européens qui manifestent leur opposition à ses prétentions sur le Groenland.
3/ L’agressivité réactionnaire des Etats-Unis
La radicalisation de l’impérialisme états-unien sous Trump 2 s’accompagne de motifs idéologiques explicitement réactionnaires. Elle est fondée de ce point de vue sur une logique binaire opposant le monde « libre et chrétien » à des entités perçues comme « décadentes », « athées » ou « socialistes » (Cf Maud Quessard). Dans cette optique, la diplomatie américaine se durcit selon une rhétorique civilisationnelle qui articule lutte contre le progressisme, masculinisme, défense des racines chrétiennes et rejet des normes internationales perçues comme oppressives.
Ainsi, vis-à-vis de l’Europe, l’administration Trump poursuit l’objectif de façonner un « nouvel ordre » structuré par la loyauté idéologique à l’égard de cette vision du monde. Ce cadre est explicitement formulé dans la nouvelle Stratégie de Sécurité Nationale états-unienne et implique une logique d’ingérence politique réactionnaire et de soutien aux forces néo-fascistes sur le continent.
4/ Domination de l’Europe et « varsovisation » de l’OTAN
Cette agressivité réactionnaire fonde des convergences bien réelles avec la Russie de Poutine. L’arc réactionnaire est une réalité concrète, appuyée sur des intérêts communs et des connivences idéologiques – une vision du monde en somme. Il recouvre aussi manifestement, en dépit des différends qui opposent les Etats-Unis et la Russie, sinon des objectifs, du moins une perspective commune impliquant la destruction de l’UE et un partage des zones d’influence en Europe. Partage fondé sur le chantage, l’agression ou la menace militaire, la coercition économique ou la vassalisation politique. Il s’accorde, au moins partiellement, au projet états-unien : une nouvelle domination en Europe, articulée à ce qui est décrit désormais comme une « varsovisation » de l’OTAN (Cf par exemple les interventions récentes de Gilles Gressani, directeur de la revue « Le Grand Continent »).
Concrètement cette mutation, si elle se produisait, impliquerait un glissement de l’Alliance Atlantique vers le modèle du Pacte de Varsovie, et donc la destruction plus ou moins complète de la souveraineté réelle des états membres sous la domination des Etats-Unis, qui en dernière instance l’exerceraient dans tous les domaines essentiels (militaires, économiques, territoriaux, etc.).
5/ La souveraineté : une question globale
L’élément clé de cette analyse de la menace que fait peser l’administration Trump, est qu’elle vise l’autonomie stratégique et la souveraineté de l’Europe et des états européens dans tous les domaines : idéologique et politique, économique et technologique, diplomatique et militaire. C’est une menace globale parce qu’elle repose sur la possibilité, au moins à titre d’éventualité, d’actionner l’ensemble des instruments de coercition et d’ingérence dont disposent les Etats-Unis vis-à-vis d’une Europe divisée et affaiblie politiquement, économiquement et technologiquement.
De ce point de vue, la limitation des enjeux d’autonomie stratégique et de souveraineté du continent au domaine militaire est une erreur. Les exemples ne manquent pas qui permettent d’imaginer dans quelles conditions les Etats-Unis pourraient exercer un très fort pouvoir de contrainte et de soumission sans avoir recours aux moyens militaires. La dépendance européenne, quasi-totale, à l’égard des infrastructures numériques des géants du net états-uniens (y compris dans le domaine bancaire ! ) est de ce point de vue un exemple canonique. L’arsenalisation des mesures économiques, à laquelle on peut ajouter celle, peut-être plus décisive, de la dépendance technologique, sont donc des sujets clés si l’on veut mettre en œuvre des contre-mesures.
Celles-ci supposent de mettre au cœur d’une stratégie défensive des états européens (ou de certains d’entre eux au moins) la question de l’autonomie technologique et industrielle, et en tout cas un effort collectif massif pour réduire au plus vite nos dépendances, devenues autant de fragilités et de menaces. Question par ailleurs décisive pour sortir de la dépendance militaire. C’est donc sur un projet global de réduction des dépendances industrielles et technologiques, et pas seulement de réarmement militaire, que doit être cherchée une voie vers l’autonomie et la préservation de la souveraineté.
Le passage d’une situation de dépendance vis-à-vis de l’ex-allié états-unien à une logique d’autonomie (technologique, énergétique, industrielle) impose cette orientation stratégique non réductible aux enjeux strictement militaires.
En réalité même, si on veut aller plus loin, compte tenu des enjeux de cette transition globale vers l’autonomie, la question doit être posée dans ce contexte de la soutenabilité du modèle de développement actuel de l’économie et de la consommation européenne. Elle impose logiquement, dans la même perspective, un effort massif de transition énergétique et de réduction des consommations de ressources et d’énergie (Cf Arnaud Orain)3.
6/ Mutualiser et planifier
Poursuivre des objectifs de cette nature suppose de surmonter les égoïsmes nationaux et privés pour engager des coopérations ambitieuses dans des domaines stratégiques de l’économie et des technologies, sur le terrain industriel et sur le terrain de la recherche. Cela suppose une mutualisation des moyens et des compétences, et enfin, des investissements publics coordonnés et massifs, voire la socialisation (ou « re-socialisation ») de ressources et actifs essentiels.
Outre que cela suppose une révision profonde des structures économiques – notamment en ce qui concerne la fiscalité et la propriété – cela n’est pas possible sans la mise en œuvre d’une autre gouvernance européenne et d’une planification efficace à une échelle supranationale. Ces objectifs peuvent paraître trop ambitieux. A certains égards ils le sont. Mais l’Europe peut s’appuyer sur les expériences de coopération économiques et industrielles qui ont été à la base de sa construction comme entité politico-économique. La création de la CECA, instituée par un traité entre six nations européennes, dont la France, en 1951, constitue une référence possible, comme un peu plus tard celle de l’Euratom.
7/ Quels alliés ?
Se tourner vers le modèle de la CECA (ou de l’Euratom), amène naturellement à poser la question du périmètre des états européens susceptibles de s’engager dans un tel projet et de telles coopérations. A l’évidence il ne peut s’agir de l’UE à 27.
Plus profondément c’est la validité de l’UE comme cadre de mise en œuvre d’une politique visant l’autonomie stratégique à une échelle supranationale en Europe qu’il faut questionner. Sa fragilité politique et sa perméabilité aux ingérences états-uniennes et russes sautent aux yeux. De plus, la menace réactionnaire et néofasciste est aussi intérieure, et bien entendu elle est présente partout sur le continent.
Ces constats conduisent à trois conclusions immédiates 1° La nécessité de travailler de toute urgence à l’expression à l’échelle européenne des résistances politiques et sociales aux impérialismes réactionnaires, et à la convergence sur la base de ces résistances des sociétés civiles organisées. 2° La nécessité de formuler un horizon de convergence démocratique et sociale pour le continent, en alternative au cours actuel de l’UE, fondé sur la nécessité d’une réponse globale, à la fois au défi des impérialismes et de l’ingérence russe et états-unienne, et à la menace de la régression réactionnaire et du néofascisme. 3° La nécessité de s’engager concrètement et sans attendre dans cette convergence, sur la base d’alliances et de coopérations renforcées, avec les états européens (et dans une certaine mesure extra-européens) susceptibles d’en partager les objectifs et de s’y inscrire sérieusement.
En réalité, la situation et les menaces imposent d’ores et déjà d’inscrire notre réflexion et nos perspectives sur la défense de l’autonomie politique, économique et stratégique de l’Europe dans le cadre d’une alliance européenne – voire d’une fédération – alternative à l’UE, et sur un périmètre différent.
8/ Guerre ou paix ?
L’alternative classique entre guerre et paix est insuffisante pour rendre compte des enjeux de la situation. Guerre hybride, guerre commerciale, arsenalisation de la dépendance, interventions militaires ponctuelles et ciblées (« politique de la canonnière ») – autant de formes de conflictualité et de menaces dont elle ne peut pas vraiment rendre compte.
Le déploiement international d’un néo-impérialisme, radical dans ses méthodes et dans ses buts, implique donc des réponses globales qui ne relèvent pas seulement de la puissance militaire. A l’échelle de l’Europe, et compte tenu à la fois de la menace directe que fait peser sur nous l’ex-allié états-unien et de notre dépendance globale à son égard, il paraît évident que cette réponse impose de mettre en tête de l’agenda la sortie urgente de cette dépendance et pas seulement le réarmement de l’Europe. Au contraire ce thème peut devenir un piège. En réalité il l’est tant que l’Europe n’a pas retrouvé un minimum d’autonomie vis-à-vis des Etats-Unis. Ainsi, en juin dernier, à la conférence de La Haye, les États européens de l’OTAN ont accepté de consacrer 5 % de leur PIB à leur défense dans le cadre d’une dépendance maintenue à l’égard des Etats-Unis. Un peu plus tard en juillet, l’UE a consenti un relèvement à 15 % des tarifs douaniers…
La résistance des sociétés européennes dépend de paramètres généraux qui ne sont pas exclusivement militaires, mais sont aussi démocratiques, technologiques, économiques et sociaux. Elle implique la défense d’un projet global d’autonomie et de souveraineté démocratique en Europe.
Sur le plan strictement militaire néanmoins, il y a bien une urgence absolue : la défense de l’Ukraine. C’est sur ce sujet que l’Europe doit concentrer tous ses efforts matériels et technologiques de réarmement. Avec l’objectif de se donner au plus vite les moyens d’assurer son approvisionnement avec une autonomie croissante vis-à-vis des Etats-Unis.
9/ En conclusion : défendre la société
Convaincre l’opinion publique et les sociétés européennes de la nécessité de cet effort implique de comprendre que l’aspiration à la paix, la peur d’un embrasement guerrier, le pacifisme, ne sont pas nécessairement et toujours des expressions du campisme et d’une indifférence nationaliste et cynique au sort des autres peuples. Tous les pacifismes ne sont pas munichois.
Il faut donc se souvenir que la défense de la paix est une aspiration essentiellement progressiste – historiquement liée à la gauche et aux Lumières – en dépit des détournements auxquels elle peut, ou a pu, donner lieu. Et par ailleurs il faut partir du fait qu’elle est rationnelle. Il faut s’efforcer de la prendre pour point de départ pour promouvoir et défendre une alternative à la folie impérialiste.
Cela implique de mettre au centre de nos réponses aux menaces la volonté d’empêcher l’extension de la guerre et la défense de l’état social, garant des libertés démocratiques et des droits sociaux. L’effort européen pour défendre l’Ukraine ne sera pas consenti sans poser la question de la répartition sociale de cet effort. Ni sans être articulé à un horizon progressiste de résistance.
Manu, le 22 janvier 2026.
1 Le monde confisqué – Essai sur le capitalisme de la finitude (XVIe-XXIe siècles).
2 La puissance sans principe – Géopolitique du Trumpisme, note de l’IRSEM, sept. 2025.
3 Conclusin, p 316, le thème de « l’écologie de guerre ».